CHAPITRE I.
Pè far la to vendetta Sta sigur', vasta
anche ella. - Vocero du Niolo
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Dans
les premiers jours du mois d'octobre 181., le colonel sir Thomas Nevil,
Irlandais, officier distingué de l'armée anglaise, descendit avec sa fille à
l'hôtel Beauveau, à Marseille, au retour d'un voyage en Italie. L'admiration
continue des voyageurs enthousiastes a produit une réaction, et, pour se
singulariser, beaucoup de touristes aujourd'hui prennent pour devise le nil
admirari d'Horace. C'est à cette classe de voyageurs mécontents
qu'appartenait miss Lydia, fille unique du colonel. La Transfiguration
lui avait paru médiocre, le Vésuve en éruption à peine supérieur aux cheminées
des usines de Birmingham. En somme, sa grande objection contre l'Italie était
que ce pays manquait de couleur locale, de caractère. Explique qui pourra le
sens de ces mots, que je comprenais fort bien il y a quelques années, et que je
n'entends plus aujourd'hui. D'abord, miss Lydia s'était flattée de trouver
au-delà des Alpes des choses que personne n'aurait vues avant elle, et dont
elle pouvait parler avec les honnêtes gens, comme dit M. Jourdain. Mais
bientôt, partout devancée par ses compatriotes, et désespérant de rencontrer
rien d'inconnu, elle se jeta dans le parti de l'opposition. Il est bien
désagréable, en effet, de ne pouvoir parler des merveilles de l'Italie sans que
quelqu'un ne vous dise: « Vous connaissez sans doute ce Raphaël du palais ***,
à ***? C'est ce qu'il y a de plus beau en Italie. » - Et c'est justement ce
qu'on a négligé de voir. Comme il est trop long de tout voir, le plus simple
c'est de tout condamner de parti pris.
À
l'hôtel Beauveau, miss Lydia eut un amer désappointement. Elle rapportait un
joli croquis de la porte pélasgique ou cyclopéenne de Segni, qu'elle croyait
oubliée par les dessinateurs. Or lady Frances Fenwich, la rencontrant à
Marseille, lui montra son album, où, entre un sonnet et une fleur desséchée,
figurait la porte en question, enluminée à grand renfort de terre de Sienne.
Miss Lydia donna la porte de Segni à sa femme de chambre, et perdit toute
estime pour les constructions pélasgiques.
Ces
tristes dispositions étaient partagées par le colonel Nevil, qui, depuis la
mort de sa femme, ne voyait les choses que par les yeux de miss Lydia. Pour
lui, l'Italie avait le tort immense d'avoir ennuyé sa fille, et par conséquent,
c'était le plus ennuyeux pays du monde. Il n'avait rien à dire, il est vrai,
contre les tableaux et les statues; mais ce qu'il pouvait assurer, c'est que la
chasse était misérable dans ce pays-là, et qu'il fallait faire dix lieues au
grand soleil dans la campagne de Rome pour tuer quelques méchantes perdrix
rouges.
Le
lendemain de son arrivée à Marseille, il invita à dîner le capitaine Ellis, son
ancien adjudant, qui venait de passer six semaines en Corse. Le capitaine
raconta fort bien à miss Lydia une histoire de bandits qui avait le mérite de
ne ressembler nullement aux histoires de voleurs dont on l'avait si souvent
entretenue sur la route de Rome à Naples. Au dessert, les deux hommes, restés
seuls avec des bouteilles de vin de Bordeaux, parlèrent chasse, et le colonel
apprit qu'il n'y a pas de pays où elle soit plus belle qu'en Corse, plus
variée, plus abondante. « On y voit force sangliers, disait le capitaine Ellis,
et il faut apprendre à les distinguer des cochons domestiques, qui leur
ressemblent d'une manière étonnante; car, en tuant des cochons, l'on se fait
une mauvaise affaire avec leurs gardiens.
Ils
sortent d'un taillis qu'ils nomment maquis, armés jusqu'aux dents, se
font payer leurs bêtes et se moquent de vous. Vous avez encore le mouflon, fort
étrange animal qu'on ne trouve pas ailleurs, fameux gibier, mais difficile.
Cerfs, daims, faisans, perdreaux, jamais on ne pourrait nombrer toutes les
espèces de gibier qui fourmillent en Corse. Si vous aimez à tirer, allez en
Corse, colonel; là, comme disait un de mes hôtes, vous pourrez tirer sur tous
les gibiers possibles, depuis la grive jusqu'à l'homme. »
Au
thé, le capitaine charma de nouveau miss Lydia par une histoire de vendette transversale
(1) encore plus bizarre que la première, et il acheva de l'enthousiasmer pour
la Corse en lui décrivant l'aspect étrange, sauvage du pays, le caractère
original de ses habitants, leur hospitalité et leurs moeurs primitives. Enfin,
il mit à ses pieds un joli petit stylet, moins remarquable par sa forme et sa
monture en cuivre que par son origine. Un fameux bandit l'avait cédé au
capitaine Ellis, garanti pour s'être enfoncé dans quatre corps humains. Miss
Lydia le passa dans sa ceinture, le mit sur sa table de nuit, et le tira deux
fois de son fourreau avant de s'endormir. De son côté, le colonel rêva qu'il
tuait un mouflon et que le propriétaire lui en faisait payer le prix, à quoi il
consentait volontiers, car c'était un animal très curieux, qui ressemblait à un
sanglier, avec des cornes de cerf et une queue de faisan. -- (1) C'est la
vengeance que l'on fait tomber sur un parent plus ou moins éloigné de l'auteur
de l'offense.
-
Ellis conte qu'il y a une chasse admirable en Corse, dit le colonel, déjeunant
tête à tête avec sa fille; si ce n'était pas si loin, j'aimerais à y passer une
quinzaine.
-
Eh bien! répondit miss Lydia, pourquoi n'irions-nous pas en Corse? Pendant que
vous chasseriez, je dessinerais; je serais charmée d'avoir dans mon album la
grotte dont parlait le capitaine Ellis, où Bonaparte allait étudier quand il
était enfant.
C'était
peut-être la première fois qu'un désir manifesté par le colonel eût obtenu
l'approbation de sa fille. Enchanté de cette rencontre inattendue, il eut
pourtant le bon sens de faire quelques objections pour irriter l'heureux
caprice de miss Lydia. En vain il parla de la sauvagerie du pays et de la
difficulté pour une femme d'y voyager: elle ne craignait rien; elle aimait
par-dessus tout à voyager à cheval; elle se faisait une fête de coucher au
bivouac; elle menaçait d'aller en Asie Mineure. Bref, elle avait réponse à
tout, car jamais Anglaise n'avait été en Corse; donc elle devait y aller. Et
quel bonheur, de retour dans Saint-James's-Place, de montrer son album! «
Pourquoi donc, ma chère, passez-vous ce charmant dessin? - 0h! ce n'est rien.
C'est un croquis que j'ai fait d'après un fameux bandit corse qui nous a servi
de guide. - Comment! vous avez été en Corse?... »
Les
bateaux à vapeur n'existant point encore entre la France et la Corse, on
s'enquit d'un navire en partance pour l'île que miss Lydia se proposait de
découvrir. Dès le jour même, le colonel écrivit à Paris pour décommander
l'appartement qui devait le recevoir, et fit marché avec le patron d'une
goëlette corse qui allait faire voile pour Ajaccio. Il y avait deux chambres telles
quelles. On embarqua des provisions; le patron jura qu'un vieux sien matelot
était un cuisinier estimable et n'avait pas son pareil pour la bouille-abaisse;
il promit que mademoiselle serait convenablement, qu'elle aurait bon vent,
belle mer.
En
outre, d'après les volontés de sa fille, le colonel stipula que le capitaine ne
prendrait aucun passager et qu'il s'arrangerait pour raser les côtes de l'île
de façon qu'on pût jouir de la vue des montagnes.
CHAPITRE
II.
Au
jour fixé pour le départ, tout était emballé, embarqué dès le matin: la
goëlette devait partir avec la brise du soir. En attendant, le colonel se
promenait avec sa fille sur la Canebière, lorsque le patron l'aborda pour lui
demander la permission de prendre à son bord un de ses parents, c'est-à-dire le
petit-cousin du parrain de son fils aîné, lequel retournant en Corse, son pays
natal, pour affaires pressantes, ne pouvait trouver de navire pour le passer.
-
C'est un charmant garçon, ajouta le capitaine Matei, militaire, officier aux
chasseurs à pied de la garde, et qui serait déjà colonel si l'Autre était
encore empereur.
Puisque
c'est un militaire, dit le colonel... il allait ajouter: Je consens volontiers
à ce qu'il vienne avec nous... mais miss Lydia s'écria en anglais:
-
Un officier d'infanterie!... (son père ayant servi dans la cavalerie, elle
avait du mépris pour toute autre arme) un homme sans éducation peut-être, qui
aura le mal de mer, et qui nous gâtera tout le plaisir de la traversée!
Le
patron n'entendait pas un mot d'anglais, mais il parut comprendre ce que disait
miss Lydia à la petite moue de sa jolie bouche, et il commença un éloge en
trois points de son parent, qu'il termina en assurant que c'était un homme très
comme il faut, d'une famille de Caporaux, et qu'il ne gênerait en rien
monsieur le colonel, car lui, patron, se chargeait de le loger dans un coin où
l'on ne s'apercevrait pas de sa présence.
Le
colonel et miss Nevil trouvèrent singulier qu'il y eût en Corse des familles où
l'on fût ainsi caporal de père en fils: mais, comme ils pensaient pieusement
qu'il s'agissait d'un caporal d'infanterie, ils conclurent que c'était quelque
pauvre diable que le patron voulait emmener par charité. S'il se fût agi d'un
officier, on eût été obligé de lui parler, de vivre avec lui mais avec un
caporal, il n'y a pas à se gêner et c'est un être sans conséquence, lorsque son
escouade, n'est pas là, baïonnette au bout du fusil, pour vous mener où vous
n'avez pas envie d'aller.
-
Votre parent a-t-il le mal de mer? demanda miss Nevil d'un ton sec.
-
Jamais, mademoiselle; le coeur ferme comme un roc, sur mer comme sur terre.
-
Eh bien! vous pouvez l'emmener, dit-elle.
-
Vous pouvez l'emmener, répéta le colonel, et ils continuèrent leur promenade.
Vers
cinq heures du soir, le capitaine Matei vint les chercher pour monter à bord de
la goëlette. Sur le port, près de la yole du capitaine, ils trouvèrent un grand
jeune homme vêtu d'une redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, le teint
basané, les yeux noirs, vifs, bien fendus, l'air franc et spirituel. À la
manière dont il effaçait les épaules, à sa petite moustache frisée, on
reconnaissait facilement un militaire; car, à cette époque, les moustaches ne
couraient pas les rues, et la garde nationale n'avait pas encore introduit dans
toutes les familles la tenue avec les habitudes du corps de garde.
Le
jeune homme ôta sa casquette en voyant le colonel, et le remercia sans embarras
et en bons termes du service qu'il lui rendait.
-
Charmé de vous être utile, mon garçon, dit le colonel en lui faisant un signe
de tête amical.
Et
il entra dans la yole.
-
Il est sans gêne votre Anglais, dit tout bas en italien le jeune homme au
patron.
Celui-ci
plaça son index sous son oeil gauche et abaissa les deux coins de la bouche.
Pour qui comprend le langage des signes, cela voulait dire que l'Anglais
entendait l'italien et que c'était un homme bizarre. Le jeune homme sourit
légèrement, toucha son front en réponse au signe de Matei, comme pour lui dire
que tous les Anglais avaient quelque chose de travers dans la tête, puis il
s'assit auprès du patron, et considéra avec beaucoup d'attention, mais sans
impertinence, sa jolie compagne de voyage.
-
Ils ont bonne tournure, ces soldats français, dit le colonel à sa fille en
anglais; aussi en fait-on facilement des officiers.
Puis,
s'adressant en français au jeune homme:
-
Dites-moi, mon brave, dans quel régiment avez-vous servi?
Celui-ci
donna un léger coup de coude au père du filleul de son petit-cousin, et,
comprimant un sourire ironique, répondit qu'il avait été dans les chasseurs à
pied de la garde, et que présentement il sortait du 7e léger.
-
Est-ce que vous avez été à Waterloo? Vous êtes bien jeune.
-
Pardon, mon colonel; c'est ma seule campagne.
-
Elle compte double, dit le colonel.
Le
jeune Corse se mordit les lèvres.
-
Papa, dit miss Lydia en anglais, demandez-lui donc si les Corses aiment
beaucoup leur Bonaparte?
Avant
que le colonel eût traduit la question en français, le jeune homme répondit en
assez bon anglais, quoique avec un accent prononcé:
-
Vous savez, mademoiselle, que nul n'est prophète en son pays. Nous autres,
compatriotes de Napoléon, nous l'aimons peut-être moins que les Français. Quant
à moi, bien que ma famille ait été autrefois l'ennemie de la sienne, je l'aime
et l'admire.
-
Vous parlez anglais! s'écria le colonel.
-
Fort mal, comme vous pouvez vous en apercevoir.
Bien
qu'un peu choquée de son ton dégagé, miss Lydia ne put s'empêcher de rire en
pensant à une inimitié personnelle entre un caporal et un empereur. Ce lui fut
comme un avant-goût des singularités de la Corse, et elle se promit de noter le
trait sur son journal.
-
Peut-être avez-vous été prisonnier en Angleterre? demanda le colonel.
-
Non, mon colonel, j'ai appris l'anglais en France, tout jeune, d'un prisonnier
de votre nation.
Puis,
s'adressant à miss Nevil:
-
Matei m'a dit que vous reveniez d'Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan,
mademoiselle; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre
notre patois.
-
Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel; elle a le don
des langues, ce n'est pas comme moi.
-
Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d'une de nos chansons
corses? C'est un berger qui dit à une bergère: S'entrassi 'adru Paradisu santu,
santu, E nun travassi a tia, mi n'esciria (1). -- (1) « Si j'entrais dans le
paradis saint, saint, et si je ne t'y trouvais pas, j'en sortirais. » (Serenata
di Zicavo.)
Miss
Lydia comprit. et trouvant la citation audacieuse, et plus encore le regard qui
l'accompagnait, elle répondit en rougissant: « Capisco. »
-
Et vous retournez dans votre pays en semestre? demanda le colonel.
-
Non, mon colonel. Il m'ont mis en demi-solde, probablement parce que j'ai été à
Waterloo et que je suis compatriote de Napoléon. Je retourne chez moi, léger
d'espoir, léger d'argent, comme dit la chanson.
Et
il soupira en regardant le ciel.
Le
colonel mit la main à sa poche, et, retournant entre ses doigts une pièce d'or,
il cherchait une phrase pour la glisser poliment dans la main de son ennemi
malheureux.
-
Et moi aussi, dit-il d'un ton de bonne humeur, on m'a mis en demi-solde;
mais... avec votre demi-solde vous n'avez pas de quoi vous acheter du tabac.
Tenez, caporal.
Et
il essaya de faire entrer la pièce d'or dans la main fermée que le jeune homme
appuyait sur le bord de la yole.
Le
jeune Corse rougit, se redressa, se mordit les lèvres et paraissait disposé à
répondre avec emportement, quand tout à coup, changeant d'expression, il éclata
de rire. Le colonel, sa pièce à la main, demeurait tout ébahi.
-
Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner
deux avis: le premier, c'est de ne jamais offrir de l'argent à un Corse, car il
y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête; le second,
c'est de ne pas donner aux gens des titres qu'ils ne réclament point. Vous
m'appelez caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n'est pas
bien grande, mais...
-
Lieutenant! s'écria sir Thomas, lieutenant! mais le patron m'a dit que vous
étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille.
À
ces mots le jeune homme, se laissant aller à la renverse, se mit à rire de plus
belle, et de si bonne grâce, que le patron et ses deux matelots éclatèrent en
choeur.
-
Pardon, colonel, dit enfin le jeune homme; mais le quiproquo est admirable, je
ne l'ai compris qu'à l'instant. En effet, ma famille se glorifie de compter des
caporaux parmi ses ancêtres; mais nos caporaux corses n'ont jamais eu de galons
sur leurs habits. Vers l'an de grâce 1100, quelques communes, s'étant révoltées
contre la tyrannie des grands seigneurs montagnards, se choisiront des chefs
qu'elles nommèrent caporaux. Dans notre île, nous tenons à honneur de descendre
de ces espèces de tribuns.
-
Pardon, monsieur! s'écria le colonel, mille fois pardon. Puisque vous comprenez
la cause de ma méprise, j'espère que vous voudrez bien l'excuser.
Et
il lui tendit la main.
-
C'est la juste punition de mon petit orgueil, colonel, dit le jeune homme riant
toujours et serrant cordialement la main de l'Anglais; je ne vous en veux pas
le moins du monde. Puisque mon ami Matei m'a si mal présenté, permettez-moi de
me présenter moi-même: je m'appelle Orso della Rebbia, lieutenant en
demi-solde, et si, comme je le présume en voyant ces deux beaux chiens, vous
venez en Corse pour chasser, je serai très flatté de vous faire les honneurs de
nos maquis et de nos montagnes... si toutefois je ne les ai pas oubliés,
ajouta-t-il en soupirant.
En
ce moment la yole touchait la goëlette. Le lieutenant offrit la main à miss
Lydia, puis aida le colonel à se guinder sur le pont. Là, sir Thomas, toujours
fort penaud de sa méprise, et ne sachant comment faire oublier son impertinence
à un homme qui datait de l'an 1100, sans attendre l'assentiment de sa fille, le
pria à souper en lui renouvelant ses excuses et ses poignées de main. Miss
Lydia fronçait bien un peu le sourcil, mais, après tout, elle n'était pas fâchée
de savoir ce que c'était qu'un caporal; son hôte ne lui avait pas déplu, elle
commençait même à lui trouver un certain je ne sais quoi aristocratique;
seulement il avait l'air trop franc et trop gai pour un héros de roman.
-
Lieutenant della Rebbia, dit le colonel en le saluant à la manière anglaise, un
verre de vin de Madère à la main, j'ai vu en Espagne, beaucoup de vos
compatriotes: c'était de la fameuse infanterie en tirailleurs.
-
Oui, beaucoup sont restés en Espagne, dit le jeune lieutenant d'un air sérieux.
-
Je n'oublierai jamais la conduite d'un bataillon corse à la bataille de
Vittoria, poursuivit le colonel. Il doit m'en souvenir, ajouta-t-il en se
frottant la poitrine. Toute la journée ils avaient été en tirailleurs dans les
jardins, derrière les haies, et nous avaient tué je ne sais combien d'hommes et
de chevaux. La retraite décidée, ils se rallièrent et se mirent à filer à grand
train. En plaine, nous espérions prendre notre revanche, mais mes drôles...
excusez, lieutenant, braves gens, dis-je, s'étaient formés en carré, et il n'y
avait pas moyen de les rompre. Au milieu du carré, je crois le voir encore, il
y avait un officier monté sur un petit cheval noir; il se tenait à côté de
l'aigle, fumant son cigare comme s'il eût été au café. Parfois, comme pour nous
braver, leur musique nous jouait des fanfares... Je lance sur eux mes deux
premiers escadrons... Bah! au lieu de mordre sur le front du carré, voilà mes
dragons qui passent à côté, puis font demi-tour. et reviennent fort en désordre
et plus d'un cheval sans maître... et toujours la diable de musique! Quand la
fumée qui enveloppait le bataillon se dissipa, je revis l'officier à côté de
l'aigle, fumant encore son cigare. Enragé, je me mis moi-même à la tête d'une
dernière charge. Leurs fusils, crassés à force de tirer, ne partaient plus,
mais les soldats étaient formés sur six rangs, la baïonnette au nez des
chevaux, on eût dit un mur. Je criais, j'exhortais mes dragons, je serrais la
botte pour faire avancer mon cheval, quand l'officier dont je vous parlais,
ôtant enfin son cigare, me montra de la main à un de ses hommes, J'entendis
quelque chose comme: Al capello bianco! J'avais un plumet blanc. Je n'en
entendis pas davantage, car une balle me traversa la poitrine. - C'était un
beau bataillon, monsieur della Rebbia. Le premier du 18e léger, tous Corses, à
ce qu'on me dit depuis.
-
Oui, dit Orso dont les yeux brillaient pendant ce récit, ils soutinrent la
retraite et rapportèrent leur aigle; mais les deux tiers de ces braves gens
dorment aujourd'hui dans la plaine de Vittoria.
-
Et par hasard! sauriez-vous le nom de l'officier qui les commandait?
-
C'était mon père. Il était alors major au 18e, et fut fait colonel pour sa
conduite dans cette triste journée.
-
Votre père! Par ma foi, c'était un brave! J'aurais du plaisir à le revoir, et
je le reconnaîtrais, j'en suis sûr. Vit-il encore?
-
Non, colonel, dit le jeune homme pâlissant légèrement.
-
Était-il à Waterloo?
-
Oui, colonel, mais il n'a pas eu le bonheur de tomber sur un champ de bataille...
Il est mort en Corse... il y a deux ans... Mon Dieu! que cette mer est belle!
il y a dix ans que je n'ai vu la Méditerranée. - Ne trouvez-vous pas la
Méditerranée plus belle que l'Océan, mademoiselle?
-
Je la trouve trop bleue... et les vagues manquent de grandeur.
-
Vous aimez la beauté sauvage, mademoiselle? À ce compte, je crois que la Corse
vous plaira.
-
Ma fille, dit le colonel, aime tout ce qui est extraordinaire; c'est pourquoi
l'Italie ne lui a guère plu.
-
Je ne connais de l'Italie, dit Orso, que Pise, où j'ai passé quelque temps au
collège; mais je ne puis penser sans admiration au Campo-Santo, au Dôme, à la
Tour penchée... au Campo-Santo surtout. Vous vous rappelez la Mort,
d'Orcagna... Je crois que je pourrais la dessiner, tant elle est restée dans ma
mémoire.
Miss
Lydia craignit que monsieur le lieutenant ne s'engageât dans une tirade
d'enthousiasme.
-
C'est très joli, dit-elle en bâillant. Pardon, mon père, j'ai un peu mal à la
tête, je vais descendre dans ma chambre.
Elle
baisa son père sur le front, fit un signe de tête majestueux à Orso et
disparut. Les deux hommes causèrent alors chasse et guerre.
Ils
apprirent qu'à Waterloo, ils étaient en face l'un de l'autre, et qu'ils avaient
dû échanger bien des balles. Leur bonne intelligence en redoubla. Tour à tour
ils critiquèrent Napoléon, Wellington et Blücher, puis ils chassèrent ensemble
le daim, le sanglier et le mouflon. Enfin, la nuit étant déjà très avancée, et
la dernière bouteille de bordeaux finie, le colonel serra de nouveau la main au
lieutenant et lui souhaita le bonsoir, en exprimant l'espoir de cultiver une
connaissance commencée d'une façon si ridicule. Ils se séparèrent et chacun fut
se coucher.
CHAPITRE
III.
La
nuit était belle, la lune se jouait sur les flots, le navire voguait doucement
au gré d'une brise légère. Miss Lydia n'avait point envie de dormir, et ce
n'était que la présence d'un profane qui l'avait empêchée de goûter ces
émotions qu'en mer et par un clair de lune tout être humain éprouve quand il a deux
grains de poésie dans le coeur. Lorsqu'elle jugea que le jeune lieutenant
dormait sur les deux oreilles, comme un être prosaïque qu'il était, elle se
leva, prit une pelisse, éveilla sa femme de chambre et monta sur le pont. Il
n'y avait personne, qu'un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de
complainte dans le dialecte corse, sur un air sauvage et monotone. Dans le
calme de la nuit, cette musique étrange avait son charme. Malheureusement miss
Lydia ne comprenait pas parfaitement ce que chantait le matelot. Au milieu de
beaucoup de lieux communs, un vers énergique excitait vivement sa curiosité,
mais bientôt, au plus beau moment, arrivaient quelques mots de patois dont le
sens lui échappait. Elle comprit pourtant qu'il était question d'un meurtre.
Des imprécations contre les assassins, des menaces de vengeance, l'éloge du
mort, tout cela était confondu pêle-mêle. Elle retint quelques vers; je vais
essayer de les traduire:
...
Ni les canons, ni les baïonnettes - n'ont fait pâlir son front, - serein sur un
champ de bataille - comme un ciel d'été. - il était le faucon ami de l'aigle -
miel des sables pour ses amis, - pour ses ennemis la mer en courroux. - Plus
haut que le soleil, - plus doux que la lune. - Lui que les ennemis de la France
- n'attendirent jamais, - des assassins de son pays - l'ont frappé pax
derrière, - comme Vitiolo tua Sampiero Corso (1). - Jamais ils n'eussent osé la
regarder en face. - ... Placez sur la muraille, devant mon lit, - ma croix
d'honneur bien gagnée. - Rouge en est le ruban. - Plus rouge ma chemise. - À
mon fils, mon fils en lointain pays, - gardez ma croix et ma chemise sanglante.
- Il y verra deux trous. Pour chaque trou, un trou dans une autre chemise. Mais
la vengeance sera-t-elle faite alors? - Il me faut la main qui a tiré, - l'oeil
qui a visé, - le coeur qui a pensé... » -- (1) Voyez Filippini, liv. XI, - Le
nom de Vittolo est encore en exécration parmi les Corses. C'est aujourd'hui un
synonyme de traître.
Le
matelot s'arrêta tout à coup.
-
Pourquoi ne continuez-vous pas, mon ami? demanda miss Nevil.
Le
matelot, d'un mouvement de tête, lui montra une figure qui sortait d'un grand
panneau de la goëlette: c'était Orso qui venait jouir du clair de lune.
-
Achevez donc votre complainte, dit Miss Lydia, elle me faisait grand plaisir.
Le
matelot se pencha vers elle et dit fort bas - je ne donne le rimbecco à
personne.
-
Comment? le... ?
Le
matelot, sans répondre, se mit à siffler.
-
Je vous prends à admirer notre Méditerranée, miss Nevil, dit Orso s'avançant
vers elle. Convenez qu'on ne voit point ailleurs cette lune-ci.
-
Je ne la regardais pas. J'étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot,
qui chantait une complainte des plus tragiques, s'est arrêté au plus beau
moment.
Le
matelot se baissa comme pour mieux lire sur la boussole, et tira rudement la
pelisse de miss Nevil. Il était évident que sa complainte ne pouvait être
chantée devant le lieutenant Orso.
-
Que chantais-tu là, Paolo Francè? dit Orso; est-ce une ballata? un vocero
(1)? Mademoiselle te comprend et voudrait entendre la fin. -- (1) Lorsqu'un
homme est mort, particulièrement lorsqu'il a été assassiné, on place son corps
sur une table, et les femmes de sa famille, à leur défaut, des amies, ou même
des femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent devant un
auditoire nombreux des complaintes en vers dans le dialecte du pays. On nomme
ces femmes voceratrici, ou, suivant la prononciation corse, buceratrici,
et la complainte s'appelle vocero, buceru, buceratu, sur ta côte
orientale; ballata, sur la côte opposée. Le mot vocero, ainsi que
ses dérivés vocerar, voceratrice, vient du latin vociferare.
Quelquefois, plusieurs femmes improvisent tour à tour, et souvent la femme ou
la fille du mort chante elle-même la complainte funèbre.
Je
l'ai oubliée, Ors' Anton', dit le matelot.
Et
sur-le-champ il se mit à entonner à tue-tête un cantique à la Vierge.
Miss
Lydia écouta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantage le
chanteur, se promettant bien toutefois de savoir plus tard le mot de l'énigme.
Mais sa femme de chambre, qui, étant de Florence, ne comprenait pas mieux que
sa maîtresse le dialecte corse, était aussi curieuse de s'instruire;
s'adressant à Orso avant que celle-ci pût l'avertir par un coup de coude:
-
Monsieur le capitaine, dit-elle, que veut dire donner le rimbecco (1)?
-- (1) Rimbeccare, en italien, signifie renvoyer, riposter, rejeter.
Dans le dialecte corse, cela veut dire: adresser un reproche offensant et
public. - On donne le rimbecco au fils d'un homme assassiné en lui
disant que son père n'est pas vengé. Le rimbecco est une espèce de mise en
demeure pour l'homme qui n'a pas encore lavé une injure dans le sang. - La loi
génoise punissait très sévèrement l'auteur d'un rimbecco...
-
Le rimbecco! dit Orso; mais c'est faire la plus mortelle injure à un Corse:
c'est lui reprocher de ne pas s'être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco?
-
C'est hier à Marseille, répondit miss Lydia avec empressement, que le patron de
la goëlette s'est servi de ce mot.
-
Et de qui parlait-il? demanda Orso avec vivacité.
-
Oh! il nous contait une vieille histoire... du temps de... oui, je crois que
c'était à propos de Vannina d'Ornano?
-
La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup
aimer notre héros, le brave Sampiero?
-
Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque?
-
Son crime a pour excuse les moeurs sauvages du temps; et puis Sampiero faisait
une guerre à mort aux Génois: quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes,
s'il n'avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes?
-
Vannina, dit le matelot, était partie sans la permission de son mari; Sampiero
a bien fait de lui tordre le cou.
-
Mais, dit miss Lydia, c'était pour sauver son mari, c'était par amour pour lui,
qu'elle allait demander sa grâce aux Génois.
-
Demander sa grâce, c'était l'avilir! s'écria Orso.
-
Et la tuer lui-même! poursuivit miss Nevil. Quel monstre ce devait être!
-
Vous savez qu'elle lui demanda comme une faveur de périr de sa main. Othello,
mademoiselle, le regardez-vous aussi comme un monstre?
-
Quelle différence! il était jaloux; Sampiero n'avait que de la vanité.
-
Et la jalousie, n'est-ce pas aussi de la vanité? C'est la vanité de l'amour, et
vous l'excuserez peut-être en faveur du motif?
Miss
Lydia lui jeta un regard plein de dignité, et, s'adressant au matelot, lui
demanda quand la goëlette arriverait au port.
-
Après-demain, dit-il, si le vent continue.
-
Je voudrais déjà voir Ajaccio, car ce navire m'excède.
Elle
se leva, prit le bras de sa femme de chambre et fit quelques pas sur le tillac.
Orso demeura immobile auprès du gouvernail, ne sachant s'il devait se promener
avec elle ou bien cesser une conversation qui paraissait l'importuner.
-
Belle fille, par le sang de la Madone! dit le matelot; si toutes les puces de
mon lit lui ressemblaient, je ne me plaindrais pas d'en être mordu!
Miss
Lydia entendit peut-être cet éloge naïf de sa beauté et s'en effaroucha, car
elle descendit presque aussitôt dans sa chambre. Bientôt après Orso se retira
de son côté. Dès qu'il eut quitté le tillac, la femme de chambre remonta, et,
après avoir fait subir un interrogatoire au matelot, rapporta les
renseignements suivants à sa maîtresse: la ballata interrompue par la présence
d'Orso avait été composée à l'occasion de la mort du colonel della Rebbia, père
du susdit, assassiné il y avait deux ans. Le matelot ne doutait pas qu'Orso ne
revînt en Corse pour faire la vengeance, c'était son expression, et affirmait
qu'avant peu on verrait de la viande fraîche dans le village de Pietranera.
Traduction faite de ce terme national, il résultait que le seigneur Orso se
proposait d'assassiner deux ou trois personnes soupçonnées d'avoir assassiné
son père, lesquelles, à la vérité, avaient été recherchées en justice pour ce
fait, mais s'étaient trouvées blanches comme neige, attendu qu'elles avaient
dans leur manche juges, avocats, préfet et gendarmes.
-
Il n'y a pas de justice en Corse, ajoutait le matelot, et je fais plus de cas
d'un bon fusil que d'un conseiller à la cour royale. Quand on a un ennemi, il
faut choisir entre les trois S (1). -- (1) Expression nationale, c'est-à-dire schioppetto,
stiletto, strada, fusil, stylet, fuite.
Ces
renseignements intéressants changèrent d'une façon notable les manières et les
dispositions de miss Lydia à l'égard du lieutenant della Rebbia. Dès ce moment
il était devenu un personnage aux yeux de la romanesque Anglaise. Maintenant
cet air d'insouciance, ce ton de franchise et de bonne humeur, qui d'abord
l'avaient prévenue défavorablement, devenaient pour elle un mérite de plus, car
c'était la profonde dissimulation d'une âme énergique, qui ne laisse percer à
l'extérieur aucun des sentiments qu'elle renferme. Orso lui parut une espèce de
Fiesque, cachant de vastes desseins sous une apparence de légèreté; et,
quoiqu'il soit moins beau de tuer quelques coquins que de délivrer sa patrie,
cependant une belle vengeance est belle; et d'ailleurs les femmes aiment assez
qu'un héros ne soit pas homme politique. Alors seulement miss Nevil remarqua
que le jeune lieutenant avait de fort grands yeux, des dents blanches, une
taille élégante, de l'éducation et quelque usage du monde. Elle lui parla
souvent dans la journée suivante, et sa conversation l'intéressa. Il fut
longuement questionné sur son pays, et il en parlait bien. La Corse, qu'il
avait quittée fort jeune, d'abord pour aller au collège, puis à l'école
militaire, était restée dans son esprit parée de couleurs poétiques. Il
s'animait en parlant de ses montagnes, de ses forêts, des coutumes originales
de ses habitants. Comme on peut le penser, le mot de vengeance se présenta plus
d'une fois dans ses récits, car il est impossible de parler des Corses sans
attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale. Orso surprit un peu miss
Nevil en condamnant d'une manière générale les haines interminables de ses
compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et
prétendait que la vendette est le duel des pauvres. « Cela est si vrai,
disait-il, qu'on ne s'assassine qu'après un défi en règle. « Garde-toi, je me
garde, » telles sont les paroles sacramentelles qu'échangent deux ennemis avant
de se tendre des embuscades l'un à l'autre. Il y a plus d'assassinats chez
nous, ajoutait-il, que partout ailleurs; mais jamais vous ne trouverez une
cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers,
mais pas un voleur. »
Lorsqu'il
prononçait les mots de vengeance et de meurtre, miss Lydia le regardait
attentivement, mais sans découvrir sur ses traits la moindre trace d'émotion.
Comme elle avait décidé qu'il avait la force d'âme nécessaire pour se rendre
impénétrable à tous les yeux, les siens exceptés, bien entendu, elle continua de
croire fermement que les mânes du colonel della Rebbia n'attendraient pas
longtemps la satisfaction qu'elles réclamaient.
Déjà
la goëlette était en vue de la Corse. Le patron nommait les points principaux
de la côte, et, bien qu'ils fussent tous parfaitement inconnus à miss Lydia,
elle trouvait quelque plaisir à savoir leurs noms. Rien de plus ennuyeux qu'un
paysage anonyme. Parfois la longue-vue du colonel faisait apercevoir quelque
insulaire, vêtu de drap brun, armé d'un long fusil, monté sur un petit cheval,
et galopant sur des pentes rapides. Miss Lydia, dans chacun, croyait voir un
bandit, ou bien un fils allant venger la mort de son père, mais Orso assurait
que c'était quelque paisible habitant du bourg voisin voyageant pour ses
affaires; qu'il portait un fusil moins par nécessité que par galanterie,
par mode, de même qu'un dandy ne sort qu'avec une canne élégante. Bien qu'un
fusil soit une arme moins noble et moins poétique qu'un stylet, miss Lydia
trouvait que, pour un homme, cela était plus élégant qu'une canne, et elle se
rappelait que tous les héros de lord Byron meurent d'une balle et non d'un
classique poignard.
Après
trois jours de navigation, on se trouva devant les Sanguinaires, et le
magnifique panorama du golfe d'Ajaccio se développa aux yeux de nos voyageurs.
C'est avec raison qu'on le compare à la baie de Naples; et au moment où la
goëlette entrait dans le port, un maquis en feu, couvrant de fumée la Punta di
Girato, rappelait le Vésuve et ajoutait à la ressemblance. Pour qu'elle fût complète,
il faudrait qu'une armée d'Attila vînt s'abattre sur les environs de Naples;
car tout est mort et désert autour d'Ajaccio. Au lieu de ces élégantes
fabriques qu'on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu'au cap Misène,
on ne voit, autour du golfe d'Ajaccio, que de sombres maquis, et derrière, des
montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur
les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent
isolées sur un fond de verdure; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux
de famille. Tout, dans ce paysage, est d'une beauté grave et triste. L'aspect
de la ville, surtout à cette époque, augmentait encore l'impression causée par
la solitude de ses alentours. Nul mouvement dans les rues, où l'on ne rencontre
qu'un petit nombre de figures oisives, et toujours les mêmes. Point de femmes,
sinon quelques paysannes qui viennent vendre leurs denrées. On n'entend point
parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. Quelquefois, à l'ombre
d'un arbre de la promenade, une douzaine de paysans armés jouent aux cartes, ou
regardent jouer. Ils ne crient pas, ne se disputent jamais; si le jeu s'anime,
on entend alors des coups de pistolet, qui toujours précèdent la menace. Le
Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures
paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du Cours sont
presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes; chacun
semble aux aguets comme un faucon sur son nid.
CHAPITRE
IV.
Après
avoir visité la maison où Napoléon est né, après s'être procuré par des moyens
plus ou moins catholiques un peu du papier de la tenture, miss Lydia, deux
jours après être débarquée en Corse, se sentit saisir d'une tristesse profonde,
comme il doit arriver à tout étranger qui se trouve dans un pays dont les
habitudes insociables semblent le condamner à un isolement complet. Elle
regretta son coup de tête; mais partir sur-le-champ, c'eût été compromettre sa
réputation de voyageuse intrépide; miss Lydia se résigna donc à prendre
patience et à tuer le temps de son mieux. Dans cette généreuse résolution, elle
prépara crayons et couleurs, esquissa des vues du golfe, et fit le portrait
d'un paysan basané, qui vendait des melons, comme un maraîcher du continent,
mais qui avait une barbe blanche et l'air du plus féroce coquin qui se pût
voir. Tout cela ne suffisant point à l'amuser, elle résolut de faire tourner la
tête au descendant des caporaux, et la chose n'était pas difficile, car, loin
de se presser pour revoir son village, Orso semblait se plaire fort à Ajaccio,
bien qu'il n'y vît personne. D'ailleurs miss Lydia s'était proposé une noble
tâche, celle de civiliser cet ours des montagnes, et de le faire renoncer aux
sinistres desseins qui le ramenaient dans son île. Depuis qu'elle avait pris la
peine de l'étudier, elle s'était dit qu'il serait dommage de laisser ce jeune
homme courir à sa perte, et que pour elle il serait glorieux de convertir un
Corse.
Les
journées pour nos voyageurs se passaient comme il suit: le matin, le colonel et
Orso allaient à la chasse; miss Lydia dessinait ou écrivait à ses amies, afin
de pouvoir dater ses lettres d'Ajaccio; vers six heures, les hommes revenaient
chargés de gibier; on dînait, miss Lydia chantait, le colonel s'endormait, et
les jeunes gens demeuraient fort tard à causer.
Je
ne sais quelle formalité de passe-port avait obligé le colonel Nevil à faire
une visite au préfet; celui-ci, qui s'ennuyait fort, ainsi que là plupart de
ses collègues, avait été ravi d'apprendre l'arrivée d'un Anglais, riche, homme
du monde et père d'une jolie fille; aussi il l'avait parfaitement reçu et
accablé d'offres de services; de plus, fort peu de jours après, il vint lui
rendre sa visite. Le colonel, qui venait de sortir de table, était
confortablement étendu sur le sofa, tout près de s'endormir; sa fille chantait
devant un piano délabré; Orso tournait les feuillets de son cahier de musique,
et regardait les épaules et les cheveux blonds de la virtuose. On annonça M. le
préfet; le piano se tut, le colonel se leva, et présenta le préfet à sa fille:
-
Je ne vous présente pas monsieur della Rebbia, dit-il, car vous le connaissez
sans doute?
-
Monsieur est le fils du colonel della Rebbia? demanda le préfet d'un air
légèrement embarrassé.
-
Oui, monsieur, répondit Orso.
-
J'ai eu l'honneur de connaître monsieur votre père.
Les
lieux communs de conversation s'épuisèrent bientôt. Malgré lui, le colonel
bâillait assez fréquemment; en sa qualité de libéral, Orso ne voulait point
parler à un satellite du pouvoir; Miss Lydia soutenait toute la conversation.
De son côté, le préfet ne la laissait pas languir, et il était évident qu'il
avait un vif plaisir à parler de Paris et du monde à une femme qui connaissait
toutes les notabilités de la société européenne, De temps en temps, et tout en
parlant, il observait Orso avec une curiosité singulière.
-
C'est sur le continent que vous avez connu monsieur della Rebbia? demanda-t-il
à miss Lydia.
Miss
Lydia répondit avec quelque embarras qu'elle avait fait sa connaissance sur le
navire qui les avait amenés en Corse.
-
C'est un jeune homme très comme il faut, dit le préfet à demi-voix. Et vous
a-t-il dit, continua-t-il encore plus bas, dans quelle intention il revient en
Corse?
Miss
Lydia prit son air majestueux:
-
Je ne le lui ai point demandé, dit-elle; vous pouvez l'interroger.
Le
préfet garda le silence; mais, un moment après, entendant Orso adresser au
colonel quelques mots en anglais:
-
Vous avez beaucoup voyagé, monsieur, dit-il, à ce qu'il parait. Vous devez
avoir oublié la Corse... et ses coutumes.
-
Il est vrai, j'étais bien jeune quand je l'ai quittée.
-
Vous appartenez toujours à l'armée?
-
Je suis en demi-solde, monsieur.
-
Vous avez été trop longtemps dans l'armée française, pour ne pas devenir tout à
fait Français, je n'en doute pas, monsieur.
Il
prononça ces derniers mots avec une emphase marquée.
Ce
n'est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu'ils
appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette
prétention, ils la justifient assez bien pour qu'on la leur accorde. Orso, un
peu piqué, répliqua:
-
Pensez-vous, monsieur le préfet, qu'un Corse, pour être homme d'honneur, ait
besoin de servir dans l'armée française?
-
Non, certes, dit le préfet, ce n'est nullement ma pensée: je parle seulement de
certaines coutumes de ce pays-ci, dont quelques-unes ne sont pas telles qu'un
administrateur voudrait les voir.
Il
appuya sur ce mot de coutumes, et prit l'expression la plus grave que sa figure
comportait. Bien tôt après, il se leva et sortit, emportant la promesse que
miss Lydia irait voir sa femme à la préfecture.
Quand
il fut parti:
-
Il fallait, dit miss Lydia, que j'allasse en Corse pour apprendre ce que c'est
qu'un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable.
-
Pour moi, dit Orso, je n'en saurais dire autant, et je le trouve bien singulier
avec son air emphatique et mystérieux.
Le
colonel était plus qu'assoupi; miss Lydia jeta un coup d'oeil de son côté, et
baissant la voix:
-
Et moi, je trouve, dit-elle, qu'il n'est pas si mystérieux que vous le
prétendez, car je crois l'avoir compris.
-
Vous êtes, assurément, bien perspicace, miss Nevil; et, si vous voyez quelque
esprit dans ce qu'il vient de dire, il faut assurément que vous l'y ayez mis.
-
C'est une phrase du marquis de Mascarille, monsieur della Rebbia, je crois;
mais, ... voulez-vous que je vous donne une preuve de ma pénétration? Je suis
un peu sorcière, et je sais ce que pensent les gens que j'ai vus deux fois.
-
Mon Dieu! vous m'effrayez. Si vous saviez lire dans ma pensée, je ne sais si je
devrais en être content ou affligé...
-
Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous
connaissons que depuis quelques jours; mais en mer, et dans les pays barbares,
- vous m'excuserez, je l'espère, ... - dans les pays barbares, on devient ami
plus vite que dans le monde... Ainsi ne vous étonnez pas si je vous parle en
amie de choses un peu bien intimes, et dont peut-être un étranger ne devrait pas
se mêler.
-
Oh! ne dites pas ce mot-là, miss Nevil; l'autre me plaisait bien mieux.
-
Eh bien! monsieur, je dois vous dire que, sans avoir cherché à savoir vos
secrets, je me trouve les avoir appris en partie, et il y en a qui m'affligent.
Je sais, monsieur, le malheur qui a frappé votre famille; on m'a beaucoup parlé
du caractère vindicatif de vos compatriotes et de leur manière de se venger...
N'est-ce pas à cela que le préfet faisait allusion?
-
Miss Lydia peut-elle penser!... Et Orso devint pâle comme la mort.
-
Non, monsieur della Rebbia, dit-elle en l'interrompant; je sais que vous êtes
un gentleman plein d'honneur. Vous m'avez dit vous-même qu'il n'y avait plus
dans votre pays que les gens du peuple qui connussent la vendette... qu'il vous
plaît d'appeler une forme du duel...
-
Me croiriez-vous donc capable de devenir jamais un assassin?
-
Puisque je vous parle de cela, monsieur Orso, vous devez bien voir que je ne
doute pas de vous, et si je vous ai parlé, poursuivit-elle en baissant les
yeux, c'est que j'ai compris que de retour dans votre pays, entouré peut-être
de préjugés barbares, vous seriez bien aise de savoir qu'il y a quelqu'un qui
vous estime pour votre courage à leur résister. - Allons, dit-elle en se
levant, ne parlons plus de ces vilaines choses-là: elles me font mal à la tête,
et d'ailleurs il est bien tard. Vous ne m'en voulez pas? Bonsoir, à l'anglaise.
Et elle lui tendit la main.
Orso
la pressa d'un air grave et pénétré.
-
Mademoiselle, dit-il, savez-vous qu'il y a des moments où l'instinct du pays se
réveille en moi. Quelquefois, lorsque je songe à mon pauvre père, ... alors
d'affreuses idées m'obsèdent. Grâce à vous, j'en suis à jamais délivré. Merci,
merci!
Il
allait poursuivre; mais miss Lydia fit tomber une cuiller à thé, et le bruit
réveilla le colonel.
-
Della Rebbia, demain à cinq heures en chasse! Soyez exact.
-
Oui, mon colonel.
CHAPITRE
V.
Le
lendemain, un peu avant le retour des chasseurs, miss Nevil, revenant d'une
promenade au bord de la mer, regagnait l'auberge avec sa femme de chambre,
lorsqu'elle remarqua une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de
petite taille, mais vigoureux, qui entrait dans la ville. Elle était suivie
d'une espèce de paysan, à cheval aussi, en veste de drap brun trouée aux
coudes, une gourde en bandoulière, un pistolet pendant à la ceinture; à la
main, un fusil, dont la crosse reposait dans une poche de cuir attachée à
l'arçon de la selle; bref, en costume complet de brigand de mélodrame ou de
bourgeois corse en voyage. La beauté remarquable de la femme attira d'abord
l'attention de miss Nevil. Elle paraissait avoir une vingtaine d'années. Elle
était grande, blanche, les yeux bleu foncé, la bouche rose, les dents comme de
l'émail. Dans son expression on lisait à la fois l'orgueil, l'inquiétude et la
tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro,
que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De
longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la
tête. Son costume était propre, mais de la plus grande simplicité.
Miss
Nevil eut tout le temps de la considérer, car la dame au mezzaro s'était
arrêtée dans la rue à questionner quelqu'un avec beaucoup d'intérêt, comme il
semblait à l'expression de ses yeux; puis, sur la réponse qui lui fut faite,
elle donna un coup de houssine à sa monture, et, prenant le grand trot, ne
s'arrêta qu'à la porte de l'hôtel où logeaient sir Thomas Nevil et Orso. Là,
après avoir échangé quelques mots avec l'hôte, la jeune femme sauta lestement à
bas de son cheval et s'assit sur un banc de pierre à côté de la porte d'entrée,
tandis que son écuyer conduisait les chevaux à l'écurie. Miss Lydia passa avec
son costume parisien devant l'étrangère sans qu'elle levât les yeux. Un quart
d'heure après, ouvrant sa fenêtre, elle vit encore la dame au mezzaro assise à
la même place et dans la même attitude. Bientôt parurent le colonel et Orso,
revenant de la chasse. Alors l'hôte dit quelques mots à la demoiselle en deuil
et lui désigna du doigt le jeune della Rebbia. Celle-ci rougit, se leva avec
vivacité, fit quelques pas en avant, puis s'arrêta immobile et comme interdite.
Orso était tout près d'elle, la considérant avec curiosité.
-
Vous êtes, dit-elle d'une voix émue, Orso Antonio della Rebbia? Moi, je suis
Colomba.
-
Colomba! s'écria Orso.
Et,
la prenant dans ses bras, il l'embrassa tendrement, ce qui étonna un peu le
colonel et sa fille, car en Angleterre on ne s'embrasse pas dans la rue.
-
Mon frère, dit Colomba, vous me pardonnerez si je suis venue sans votre ordre;
mais j'ai appris par nos amis que vous étiez arrivé, et c'était pour moi une si
grande consolation de vous voir...
Orso
l'embrassa encore: puis, se tournant vers le colonel:
-
C'est ma soeur, dit-il, que je n'aurais jamais reconnue si elle ne s'était
nommée. - Colomba, le colonel sir Thomas Nevil. - Colonel, vous voudrez bien
m'excuser, mais je ne pourrai avoir l'honneur de dîner avec vous aujourd'hui...
Ma soeur...
-
Eh! où diable voulez-vous dîner, mon cher? s'écria le colonel; vous savez bien
qu'il n'y a qu'un dîner dans cette maudite auberge, et il est pour nous.
Mademoiselle fera grand plaisir à ma fille de se joindre à nous.
Colomba
regarda son frère, qui ne se fit pas trop prier, et tous ensemble entrèrent dans
la plus grande pièce de l'auberge, qui servait au colonel de salon et de salle
à manger. Mademoiselle della Rebbia, présentée à miss Nevil, lui fit une
profonde révérence, mais ne dit pas une parole. On voyait qu'elle était très
effarouchée et que, pour la première fois de sa vie peut-être, elle se trouvait
en présence d'étrangers gens du monde. Cependant dans ses manières il n'y avait
rien qui sentît la province. Chez elle l'étrangeté sauvait la gaucherie. Elle
plut à miss Nevil par cela même; et comme il n'y avait pas de chambre
disponible dans l'hôtel que le colonel et sa suite avaient envahi, miss Lydia
poussa la condescendance ou la curiosité jusqu'à offrir à mademoiselle della
Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa propre chambre.
Colomba
balbutia quelques mots de remerciement et s'empressa de suivre la femme de
chambre de miss Nevil pour faire à sa toilette les petits arrangements que rend
nécessaires un voyage à cheval par la poussière et le soleil.
En
rentrant dans le salon, elle s'arrêta devant les fusils du colonel, que les
chasseurs venaient de déposer dans un coin.
-
Les belles armes! dit-elle; sont-elles à vous?
-
Non, ce sont des fusils anglais au colonel. Ils sont aussi bons qu'ils sont
beaux.
-
Je voudrais bien, dit Colomba, que vous en eussiez un semblable.
-
Il y en a certainement un dans ces trois-là qui appartient à della Rebbia,
s'écria le colonel. Il s'en sert trop bien. Aujourd'hui quatorze coups de
fusil, quatorze pièces!
Aussitôt
s'établit un combat de générosité, dans lequel Orso fut vaincu, à la grande
satisfaction de sa soeur, comme il était facile de s'en apercevoir à
l'expression de joie enfantine qui brilla tout d'un coup sur son visage, tout à
l'heure si sérieux.
-
Choisissez, mon cher, disait le colonel.
Orso
refusait.
-
Eh bien! mademoiselle votre soeur choisira pour vous.
Colomba
ne se le fit pas dire deux fois: elle prit le moins orné des fusils, mais
c'était un excellent Manton de gros calibre.
-
Celui-ci, dit-elle, doit bien porter la balle.
Son
frère s'embarrassait dans ses remerciements lorsque le dîner parut fort à
propos pour le tirer d'affaire. Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui
avait fait quelque résistance pour se mettre à table, et qui n'avait cédé que
sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix
avant de manger.
-
Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif.
Et
elle se promit de faire plus d'une observation intéressante sur ce jeune
représentant des vieilles moeurs de la Corse. Pour Orso, il était évidemment un
peu mal à son aise, par la crainte sans doute que sa soeur ne dît ou ne fît
quelque chose qui sentît trop son village. Mais Colomba l'observait sans cesse
et réglait tous ses mouvements sur ceux de son frère. Quelquefois elle le
considérait fixement avec une étrange expression de tristesse; et alors, si les
yeux d'Orso rencontraient les siens, il était le premier à détourner ses
regards, comme s'il eût voulu se soustraire à une question que sa soeur lui
adressait mentalement et qu'il comprenait trop bien. On parlait français, car
le colonel s'exprimait fort mal on italien. Colomba entendait le français, et
prononçait même assez bien le peu de mots qu'elle était forcée d'échanger avec
ses hôtes.
Après
le dîner, le colonel, qui avait remarqué l'espèce de contrainte qui régnait
entre le frère et la soeur, demanda avec sa franchise ordinaire à Orso s'il ne
désirait point causer seul avec mademoiselle Colomba, offrant dans ce cas de
passer avec sa fille dans la pièce voisine. Mais Orso se hâta de le remercier
et de dire qu'ils auraient bien le temps de causer à Pietranera. C'était le nom
du village où il devait faire sa résidence.
Le
colonel prit donc sa place accoutumée sur le sofa, et miss Nevil, après avoir
essayé plusieurs sujets de conversation, désespérant de faire parler la belle
Colomba, pria Orso de lui lire un chant du Dante: c'était son poète favori.
Orso choisit le chant de l'Enfer où se trouve l'épisode de Francesca da Rimini,
et se mit à lire, accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui expriment
si bien le danger de lire à deux un livre d'amour. À mesure qu'il lisait,
Colomba se rapprochait de la table, relevait la tête, qu'elle avait tenue
baissée; ses prunelles dilatées brillaient d'un feu extraordinaire: elle
rougissait et pâlissait tour à tour, elle s'agitait convulsivement sur sa
chaise. Admirable organisation italienne, qui, pour comprendre la poésie, n'a
pas besoin qu'un pédant lui en démontre les beautés!
Quand
la lecture fut terminée:
-
Que cela est beau! s'écria-t-elle. Qui a fait cela, mon frère?
Orso
fut un peu déconcerté, et miss Lydia répondit en souriant que c'état un poète
florentin mort depuis plusieurs siècles.
-
Je te ferai lire le Dante, dit Orso, quand nous serons à Pietranera.
-
Mon Dieu, que cela est beau! répétait Colomba: et elle dit trois ou quatre
tercets qu'elle avait retenus, d'abord à voix basse, puis, s'animant, elle les
déclama tout haut avec plus d'expression que son frère n'en avait mis à les
lire.
Miss
Lydia très étonnée:
-
Vois paraissez aimer beaucoup la poésie, dit-elle. Que je vous envie le bonheur
que vous aurez à lire le Dante comme un livre nouveau.
-
Vous voyez, miss Nevil, disait Orso, quel pouvoir ont les vers du Dante, pour
émouvoir ainsi une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater... Mais
je me trompe; je me rappelle que Colomba est du métier. Tout enfant, elle
s'escrimait à faire des vers, et mon père m'écrivait qu'elle était la plus
grande voceratrice de Pietranera et de deux lieues à la ronde.
Colomba
jeta un coup d'oeil suppliant à son frère. Miss Nevil avait ouï parler des
improvisatrices corses et mourait d'envie d'en entendre une. Aussi elle
s'empressa de prier Colomba de lui donner un échantillon de son talent. Orso
s'interposa alors, fort contrarié de s'être si bien rappelé les dispositions
poétiques de sa soeur. Il eut beau jurer que rien n'était plus plat qu'une
ballata corse, protester que réciter des vers corses après ceux du Dante,
c'était trahir son pays, il ne fit qu'irriter le caprice de miss Nevil, et se
vit obligé à la fin de dire à sa soeur:
-
Eh bien! improvise quelque chose, mais que cela soit court.
Colomba
poussa un soupir, regarda attentivement pendant une minute le tapis de la
table, puis les poutres du plafond; enfin, mettant la main sur ses yeux, comme
ces oiseaux qui se rassurent et croient n'être point vus quand ils ne voient
point eux-mêmes, chanta, ou plutôt déclama d'une voix mal assurée la serenata
qu'on va lire.
LA
JEUNE FILLE ET LA PALOMBE
«
Dans la vallée, bien loin derrière les montagnes, - le soleil n'y vient qu'une
heure tous les jours; - il y a dans la vallée une maison sombre, - et l'herbe y
croit sur le seuil. - Portes, fenêtres sont toujours fermées. - Nulle fumée ne
s'échappe du toit. - Mais à midi, lorsque vient le soleil, - une fenêtre
s'ouvre alors, - et l'orpheline s'assied, filant à son rouet: - elle file et
chante en travaillant - un chant de tristesse; - mais nul autre chant ne répond
au sien. - Un jour, un jour de printemps, - une palombe se posa sur un arbre
voisin, - et entendit le chant de la jeune fille. - Jeune fille, dit-elle, tu
ne pleures pas seule - un cruel épervier m'a ravi ma compagne. - Palombe,
montre-moi l'épervier ravisseur; - fût-il aussi haut que les nuages, - je
l'aurai bientôt abattu en terre. - Mais moi, pauvre fille, qui me rendra mon
frère, - mon frère maintenant en lointain pays? - Jeune fille, dis-moi où est
ton frère, - et mes ailes me porteront près de lui. »
-
Voilà une palombe bien élevée! s'écria Orso en embrassant sa soeur avec une
émotion qui contrastait avec le ton de plaisanterie qu'il affectait.
-
Votre chanson est charmante, dit miss Lydia. Je veux que vous me l'écriviez
dans mon album. Je la traduirai en anglais et je la ferai mettre en musique.
Le
brave colonel, qui n'avait pas compris un mot, joignit ses compliments à ceux
de sa fille. Puis il ajouta:
-
Cette palombe dont vous parlez, mademoiselle, c'est cet oiseau que nous ayons
mangé aujourd'hui à la crapaudine?
Miss
Nevil apporta son album et ne fut pas peu surprise de voir l'improvisatrice
écrire sa chanson en ménageant le papier d'une façon singulière. Au lieu d'être
en vedette, les vers se suivaient sur la même ligne, tant que la largeur de la
feuille le permettait, en sorte qu'ils ne convenaient plus à la définition
connue des compositions poétiques: « De petites lignes, d'inégale longueur,
avec une marge de chaque côté. » Il y avait bien encore quelques observations à
faire sur l'orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus
d'une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanité fraternelle d'Orso
était au supplice.
L'heure
de dormir étant arrivée, les deux jeunes filles se retirèrent dans leur
chambre. Là, tandis que miss Lydia détachait collier, boucles, bracelets, elle
observa sa compagne qui retirait de sa robe quelque chose de long comme un
busc, mais de forme bien différente pourtant. Colomba mit cela avec soin et
presque furtivement sous son mezzaro déposé sur une table; puis elle
s'agenouilla et fit dévotement sa prière. Deux minutes après, elle était dans
son lit. Très curieuse de son naturel et lente comme une Anglaise à se
déshabiller, miss Lydia s'approcha de la table et, feignant de chercher une
épingle, souleva le mezzaro et aperçut un stylet assez long, curieusement monté
en nacre et en argent; le travail en était remarquable, et c'était une arme
ancienne et de grand prix pour un amateur.
-
Est-ce l'usage ici, dit miss Nevil en souriant, que les demoiselles portent ce
petit instrument dans leur corset?
-
Il le faut bien, répondit Colomba en soupirant. Il y a tant de méchantes gens!
-
Et auriez-vous vraiment le courage d'en donner un coup comme cela?
Et
miss Nevil, le stylet à la main, faisait le geste de frapper, comme on frappe
au théâtre, de haut en bas.
-
Oui, si cela était nécessaire, dit Colomba de sa voix douce et musicale, pour
me défendre ou défendre mes amis... Mais ce n'est pas comme cela qu'il faut le
tenir; vous pourriez vous blesser, si la personne que vous voulez frapper se
retirait. Et se levant sur son séant: Tenez, c'est ainsi, en remontant le coup.
Comme cela il est mortel, dit-on. Heureux les gens qui n'ont pas besoin de
telles armes!
Elle
soupira, abandonna sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux. On n'aurait pu
voir une tête plus belle, plus noble, plus virginale. Phidias, pour sculpter sa
Minerve, n'aurait pas désiré un autre modèle.
CHAPITRE
VI.
C'est
pour me conformer au précepte d'Horace que je me suis lancé d'abord in
medias res. Maintenant que tout dort, et la belle Colomba, et le colonel et
sa fille, je saisirai ce moment pour instruire mon lecteur de certaines
particularités qu'il ne doit pas ignorer, s'il veut pénétrer davantage dans
cette véridique histoire. Il sait déjà que le colonel della Rebbia, père
d'Orso, est mort assassiné; or on n'est pas assassiné en Corse, comme on l'est
en France, par le premier échappé des galères qui ne trouve pas de meilleur
moyen pour vous voler votre argenterie: on est assassiné par ses ennemis; mais
le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le
dire. Bien des familles se haïssent par vieille habitude, et la tradition de la
cause originelle de leur haine s'est perdue complètement.
La
famille à laquelle appartenait le colonel della Rebbia haïssait plusieurs
autres familles, mais singulièrement celle des Barricini; quelques-uns disaient
que, dans le XVIe siècle, un della Rebbia avait séduit une Barricini, et avait
été poignardé ensuite par un parent de la demoiselle outragée. À la vérité,
d'autres racontaient l'affaire différemment, prétendant que c'était une della
Rebbia qui avait été séduite, et un Barricini poignardé. Tant il y a que, pour
me servir d'une expression consacrée, il y avait du sang entre les deux
maisons. Toutefois, contre l'usage, ce meurtre n'en avait pas produit d'autres;
c'est que les della Rebbia et les Barricini avaient été également persécutés
par le gouvernement génois, et les jeunes gens s'étant expatriés, les deux
familles furent privées, pendant plusieurs générations, de leurs représentants
énergiques. À la fin du siècle dernier, un della Rebbia, officier au service de
Naples, se trouvant dans un tripot, eut une querelle avec des militaires qui,
entre autres injures, l'appelèrent chevrier corse; il mit l'épée à la main;
mais, seul contre trois, il eût mal passé son temps, si un étranger, qui jouait
dans le même lieu, ne se fût écrié: « Je suis Corse aussi! » et n'eût pris sa
défense. Cet, étranger était un Barricini, qui d'ailleurs ne connaissait pas
son compatriote. Lorsqu'on s'expliqua, de part et d'autre ce furent de grandes
politesses et des serments d'amitié éternelle; car, sur le continent, les
Corses se lient facilement; c'est tout le contraire dans leur île. On le vit
bien dans cette circonstance: della Rebbia et Barricini furent amis intimes tant
qu'ils demeurèrent en Italie; mais de retour en Corse, il ne se virent plus que
rarement, bien qu'habitant tous les deux le même village, et quand ils
moururent, on disait qu'il y avait bien cinq ou six ans qu'ils ne s'étaient
parlé. Leurs fils vécurent de même en étiquette, comme on dit dans
l'île. L'un Ghilfuccio, le père d'Orso, fut militaire; l'autre, Giudice
Barricini, fut avocat. Devenus l'un et l'autre chefs de famille, et séparés par
leur profession, ils n'eurent presque aucune occasion de se voir ou d'entendre
parler l'un de l'autre.
Cependant,
un jour, vers 1809, Giudice lisant à Bastia dans un journal, que le capitaine
Ghilfuccio venait d'être décoré, dit, devant témoins, qu'il n'en était pas
surpris, attendu que le général *** protégeait sa famille. Ce mot fut rapporté
à Ghilfuccio à Vienne, lequel dit à un compatriote qu'à son retour en Corse il
trouverait Giudice bien riche, parce qu'il tirait plus d'argent de ses causes
perdues que de celles qu'il gagnait. On n'a jamais su s'il insinuait par là que
l'avocat trahissait ses clients, ou s'il se bornait à émettre cette vérité
triviale, qu'une mauvaise affaire rapporte plus à un homme de loi qu'une bonne
cause. Quoi qu'il en soit, l'avocat Barricini eut connaissance de l'épigramme
et ne l'oublia pas. En 1812, il demandait à être nommé maire de sa commune et
avait tout espoir de le devenir, lorsque le général *** écrivit au préfet pour
lui recommander un parent de la femme de Ghilfuccio. Le préfet s'empressa de se
conformer aux désirs du général, et Barricini ne douta point qu'il ne dût sa
déconvenue aux intrigues de Ghilfuccio. Après la chute de l'empereur, en 1814,
le protégé du général fut dénoncé comme bonapartiste, et remplacé par
Barricini. À son tour, ce dernier fut destitué dans les Cent Jours; mais, après
cette tempête, il reprit en grande pompe possession du cachet de la mairie et
des registres de l'état civil.
De
ce moment son étoile devint plus brillante que jamais. Le colonel della Rebbia,
mis en demi-solde et retiré à Pietranera, eut à soutenir contre lui une guerre
sourde de chicanes sans cesse renouvelées: tantôt il était assigné en
réparation de dommages commis par son cheval dans les clôtures de M. le maire;
tantôt celui-ci, sous prétexte de restaurer le pavé de l'église, faisait enlever
une dalle brisée qui portait les armes des della Rebbia, et qui couvrait le
tombeau d'un membre de cette famille. Si les chèvres mangeaient les jeunes
plants du colonel, les propriétaires de ces animaux trouvaient protection
auprès du maire; successivement, l'épicier qui tenait le bureau de poste de
Pietranera, et le garde champêtre, vieux soldat mutilé, tous les deux clients
des della Rebbia, furent destitués et remplacés par des créatures des
Barricini.
La
femme du colonel mourut exprimant le désir d'être enterrée au milieu d'un petit
bois où elle aimait à se promener; aussitôt le maire déclara qu'elle serait
inhumée dans le cimetière de la commune, attendu qu'il n'avait pas reçu
d'autorisation pour permettre une sépulture isolée. Le colonel furieux déclara
qu'en attendant cette autorisation, sa femme serait enterrée au lieu qu'elle
avait choisi, et il y fit creuser une fosse. De son côté, le maire en fit faire
une dans le cimetière, et manda la gendarmerie, afin, disait-il, que force
restât à la loi. Le jour de l'enterrement, les deux partis se trouvèrent en
présence, et l'on put craindre un moment qu'un combat ne s'engageât pour la
possession des restes de madame della Rebbia. Une quarantaine de paysans bien
armés, amenés par les parents de la défunte, obligèrent le curé, en sortant de
l'église, à prendre le chemin du bois; d'autre part, le maire avec ses deux
fils, ses clients et les gendarmes, se présenta pour faire opposition.
Lorsqu'il parut et somma le convoi de rétrograder, il fut accueilli par des
huées et des menaces; l'avantage du nombre était pour ses adversaires, et ils
semblaient déterminés. À sa vue plusieurs fusils furent armés; on dit même
qu'un berger le coucha en joue; mais le colonel releva le fusil en disant: «
Que personne ne tire sans mon ordre! » Le maire « craignait les coups
naturellement », comme Panurge, et, refusant la bataille, il se retira avec son
escorte: alors la procession funèbre se mit en marche, en ayant soin de prendre
le plus long, afin de passer devant la mairie. En défilant, un idiot, qui
s'était joint au cortège, s'avisa de crier vive l'Empereur! Deux ou trois voix
lui répondirent, et les rebbianistes, s'animant de plus en plus, proposèrent de
tuer un boeuf du maire, qui, d'aventure, leur barrait le chemin. Heureusement
le colonel empêcha cette violence.
On
pense bien qu'un procès-verbal fut dressé, et que le maire fit au préfet un
rapport de son style le plus sublime, dans lequel il peignait les lois divines
et humaines foulées aux pieds, - la majesté de lui, maire, celle du curé,
méconnues et insultées, - le colonel della Rebbia se mettant à la tête d'un
complot buonapartiste pour changer l'ordre de successibilité au trône, et
exciter les citoyens à s'armer les uns contre les autres, crimes prévus par les
articles 86 et 91 du Code pénal.
L'exagération
de cette plainte nuisit à son effet. Le colonel écrivit au préfet, au procureur
du roi: un parent de sa femme était allié à un des députés de l'île, un autre
cousin du président de la cour royale. Grâce à ces protections, le complot
s'évanouit, madame della Rebbia resta dans le bois, et l'idiot seul fut
condamné à quinze jours de prison.
L'avocat
Barricini, mal satisfait du résultat de cette affaire, tourna ses batteries
d'un autre côté. Il exhuma un vieux titre, d'après lequel il entreprit de
contester au colonel la propriété d'un certain cours d'eau qui faisait tourner
un moulin. Un procès s'engagea qui dura longtemps. Au bout d'une année, la cour
allait rendre son arrêt, et suivant toute apparence en faveur du colonel,
lorsque M. Barricini déposa entre les mains du procureur du roi une lettre
signée par un certain Agostini, bandit célèbre, qui le menaçait, lui maire,
d'incendie et de mort s'il ne se désistait de ses prétentions. On sait qu'en
Corse la protection des bandits est très recherchée, et que pour obliger leurs
amis ils interviennent fréquemment dans les querelles particulières. Le maire
tirait parti de cette lettre, lorsqu'un nouvel incident vint compliquer
l'affaire. Le bandit Agostini écrivit au procureur du roi pour se plaindre
qu'on eût contrefait son écriture, et jeté des doutes sur son caractère, en le
faisant passer pour un homme qui trafiquait de son influence: « Si je découvre
le faussaire, disait-il en terminant sa lettre, je le punirai exemplairement. »
Il
était clair qu'Agostini n'avait point écrit la lettre menaçante au maire; les
della Rebbia en accusaient les Barricini et vice versa. De part et
d'autre on éclatait en menaces, et la justice ne savait de quel côté trouver
les coupables.
Sur
ces entrefaites, le colonel Ghilfuccio fut assassiné. Voici les faits tels
qu'ils furent établis en justice: Le 2 août 18.., le jour tombant déjà, la
femme Madeleine Pietri, qui portait du grain à Pietranera, entendit deux coups
de feu très rapprochés, tirés, comme il lui semblait, dans un chemin creux
menant au village, à environ cent cinquante pas de l'endroit où elle se
trouvait. Presque aussitôt elle vit un homme qui courait en se baissant, dans
un sentier des vignes, et se dirigeait vers le village. Cet homme s'arrêta un
instant et se retourna; mais la distance empêcha la femme Pietri de distinguer
ses traits, et d'ailleurs il avait à la bouche une feuille de vigne qui lui
cachait presque tout le visage. Il fit de la main un signe à un camarade que le
témoin ne vit pas, puis disparut dans les vignes.
La
femme Pietri, ayant laissé son fardeau, monta le sentier en courant, et trouva
le colonel della Rebbia baigné dans son sang, percé de deux coups de feu, mais
respirant encore. Près de lui était son fusil chargé et armé, comme s'il
s'était mis en défense contre une personne qui l'attaquait en face au moment où
une autre le frappait par derrière. Il râlait et se débattait contre la mort,
mais ne pouvait prononcer une parole, ce que les médecins expliquèrent par la
nature de ses blessures qui avaient traversé le poumon. Le sang l'étouffait; il
coulait lentement et comme une mousse rouge. En vain la femme Pietri le souleva
et lui adressa quelques questions. Elle voyait bien qu'il voulait parler, mais il
ne pouvait se faire comprendre. Ayant remarqué qu'il essayait de porter la main
à sa poche, elle s'empressa d'on retirer un petit portefeuille qu'elle lui
présenta ouvert. Le blessé prit le crayon du portefeuille et chercha à écrire.
De fait le témoin le vit former avec peine plusieurs caractères; mais, ne
sachant pas lire, elle ne put en comprendre le sens. Épuisé par cet effort, le
colonel laissa le portefeuille dans la main de la femme Pietri, qu'il serra
avec force en la regardant d'un air singulier, comme s'il voulait lui dire, ce
sont les paroles du témoin: « C'est important, c'est le nom de mon assassin! »
La
femme Pietri montait au village lorsqu'elle rencontra M. le maire Barricini
avec son fils Vincentello. Alors il était presque nuit. Elle conta ce qu'elle
avait vu. M. le maire prit le portefeuille, et courut à la mairie ceindre son
écharpe et appeler son secrétaire et la gendarmerie. Restée seule avec le jeune
Vincentello, Madeleine Pietri lui proposa d'aller porter secours au colonel,
dans le cas où il serait encore vivant; mais Vincentello répondit que, s'il
approchait d'un homme qui avait été l'ennemi acharné de sa famille, on ne
manquerait pas de l'accuser de l'avoir tué. Peu après le maire arriva, trouva
le colonel mort, fit enlever le cadavre, et dressa procès-verbal.
Malgré
son trouble, naturel dans cette occasion, M. Barricini s'était empressé de
mettre sous les scellés le portefeuille du colonel, et de faire toutes les
recherches en son pouvoir; mais aucune n'amena de découverte importante.
Lorsque vint le juge d'instruction, on ouvrit le portefeuille, et sur une page
souillée de sang on vit quelques lettres tracées par une main défaillante, bien
lisibles pourtant. Il y avait écrit: Agosti..., et le juge ne douta pas
que le colonel n'eût voulu désigner Agostini comme son assassin. Cependant
Colomba della Rebbia, appelée par le juge, demanda à examiner le portefeuille.
Après l'avoir longtemps feuilleté. elle étendit la main vers le maire et écria:
« Voilà l'assassin! » Alors. avec une précision et une clarté surprenantes dans
le transport de douleur où elle était plongée, elle raconta que son père, ayant
reçu peu de jours auparavant une lettre de son fils, l'avait brûlée, mais
qu'avant de le faire, il avait écrit au crayon, sur son portefeuille. l'adresse
d'Orso, qui venait de changer de garnison. Or cette adresse ne se trouvait plus
dans le portefeuille, et Colomba concluait que le maire avait arraché le
feuillet où elle était écrite, qui aurait été celui-là même sur lequel son père
avait tracé le nom du meurtrier; et à ce nom, le maire, au dire de Colomba,
aurait substitué celui d'Agostini. Le juge vit en effet qu'un feuillet manquait
an cahier de papier sur lequel le nom était écrit; mais bientôt il remarqua que
des feuillets manquaient également dans les autres cahiers du même
portefeuille, et des témoins déclarèrent que le colonel avait l'habitude de
déchirer ainsi des pages de son portefeuille lorsqu'il voulait allumer un
cigare; rien de plus probable donc qu'il eût brûlé par mégarde l'adresse qu'il
avait copiée. En outre, on constata que le maire, après avoir reçu le
portefeuille de la femme Pietri, n'aurait pu lire à cause de l'obscurité; il
fut prouvé qu'il ne s'était pas arrêté un instant avant d'entrer à la mairie,
que le brigadier de gendarmerie l'y avait accompagné, avait vu allumer une
lampe, mettre le portefeuille dans une enveloppe et le cacheter sous ses yeux.
Lorsque
le brigadier eut terminé sa déposition, Colomba, hors d'elle-même, se jeta à
ses genoux et le supplia, par tout ce qu'il avait de plus sacré, de déclarer
s'il n'avait pas laissé le maire seul un instant. Le brigadier, après quelque
hésitation, visiblement ému par l'exaltation de la jeune fille, avoua qu'il
était allé chercher dans une pièce voisine une feuille de grand papier, mais
qu'il n'était pas resté une minute, et que le maire lui avait toujours parlé
tandis qu'il cherchait à tâtons ce papier dans un tiroir. Au reste, il
attestait qu'à son retour le portefeuille sanglant était à la même place, sur
la table où le maire l'avait jeté en entrant.
M.
Barricini déposa avec le plus grand calme. Il excusait, disait-il,
l'emportement de mademoiselle della Rebbia, et voulait bien condescendre à se
justifier. Il prouva qu'il était resté toute la soirée au village; que son fils
Vincentello était avec lui devant la mairie au moment du crime; enfin que son
fils Orlanduccio, pris de la fièvre ce jour-là même, n'avait pas bougé de son
lit. Il produisit tous les fusils de sa maison, dont aucun n'avait fait feu
récemment. Il ajouta qu'à l'égard du portefeuille il en avait tout de suite
compris l'importance; qu'il l'avait mis sous le scellé et l'avait déposé entre
les mains de son adjoint, prévoyant qu'en raison de son inimitié avec le
colonel il pourrait être soupçonné. Enfin il rappela qu'Agostini avait menacé
de mort celui qui avait écrit une lettre en son nom, et insinua que ce
misérable, ayant probablement soupçonné le colonel, l'avait assassiné. Dans les
moeurs des bandits, une pareille vengeance pour un motif analogue n'est pas
sans exemple.
Cinq
jours après la mort du colonel della Rebbia, Agostini, surpris par un
détachement de voltigeurs, fut tué, se battant en désespéré. On trouva sur lui
une lettre de Colomba qui l'adjurait de déclarer s'il était ou non coupable du
meurtre qu'on lui imputait. Le bandit n'ayant point fait de réponse, on en
conclut assez généralement qu'il n'avait pas eu le courage de dire à une fille
qu'il avait tué son père. Toutefois, les personnes qui prétendaient connaître
bien le caractère d'Agostini, disaient tout bas que, s'il eût tué le colonel,
il s'en serait vanté. Un autre bandit, connu sous le nom de Brandolaccio, remit
à Colomba une déclaration dans laquelle il attestait sur l'honneur l'innocence
de son camarade; mais la seule preuve qu'il alléguait, c'était qu'Agostini ne
lui avait jamais dit qu'il soupçonnât le colonel.
Conclusion,
les Barricini ne furent pas inquiétés; le juge d'instruction combla le maire
d'éloges et celui-ci couronna sa belle conduite en se désistant de toutes ses
prétentions sur le ruisseau pour lequel il était en procès avec le colonel
della Rebbia.
Colomba
improvisa, suivant l'usage du pays, une ballata devant le cadavre de son
père, en présence de ses amis assemblés. Elle y exhala toute sa haine contre
les Barricini et les accusa formellement de l'assassinat, les menaçant aussi de
la vengeance de son frère. C'était cette ballata, devenue très
populaire, que le matelot chantait devant miss Lydia. En apprenant la mort de
son père, Orso, alors dans le nord de la France, demanda un congé, mais ne put
l'obtenir. D'abord, sur une lettre de sa soeur, il avait cru les Barricini
coupables, mais bientôt il reçut copie de toutes les pièces de l'instruction,
et une lettre particulière du juge lui donna à peu près la conviction que le
bandit Agostini était le seul coupable. Une fois tous les trois mois Colomba
lui écrivait pour lui répéter ses soupçons, qu'elle appelait des preuves.
Malgré lui, ces accusations faisaient bouillonner son sang corse, et parfois il
n'était pas éloigné de partager les préjugés de sa soeur. Cependant, toutes les
fois qu'il lui écrivait, il lui répétait que ses allégations n'avaient aucun
fondement solide et ne méritaient aucune créance. Il lui défendait même, mais
toujours en vain, de lui en parler davantage. Deux années se passèrent de la
sorte, au bout desquelles il fut mis en demi-solde, et alors il pensa à revoir
son pays, non point pour se venger sur des gens qu'il croyait innocents, mais
pour marier sa soeur et vendre ses petites propriétés, si elles avaient assez
de valeur pour lui permettre de vivre sur le continent.
CHAPITRE
VII.
Soit
que l'arrivée de sa soeur eût rappelé à Orso avec plus de force le souvenir du
toit paternel, soit qu'il souffrît un peu devant ses amis civilisés du costume
et des manières sauvages de Colomba, il annonça dès le lendemain le projet de
quitter Ajaccio et de retourner à Pietranera. Mais cependant il fit promettre
au colonel de venir prendre un gîte dans son humble manoir, lorsqu'il se
rendrait à Bastia, et en revanche il s'engagea à lui faire tirer daims,
faisans, sangliers et le reste.
La
veille de son départ, au lieu d'aller à la chasse, Orso proposa une promenade
au bord du golfe. Donnant le bras à miss Lydia, il pouvait causer en toute
liberté, car Colomba était restée à la ville pour faire ses emplettes, et le
colonel les quittait à chaque instant pour tirer des goélands et des fous, à la
grande surprise des passants qui ne comprenaient pas qu'on perdît sa poudre
pour un pareil gibier.
Ils
suivaient le chemin qui mène à la chapelle des Grecs, d'où l'on a la plus belle
vue de la baie; mais ils n'y faisaient aucune attention.
-
Miss Lydia... dit Orso après un silence assez long pour être devenu
embarrassant; franchement, que pensez-vous de ma soeur?
-
Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en
souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.
-
Trop civilisé!... Eh bien! malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que
j'ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m'agitent, me
tourmentent, ... et j'avais besoin de causer un peu avec vous avant de
m'enfoncer dans mon désert.
-
Il faut avoir du courage, monsieur; voyez la résignation de votre soeur, elle
vous donne l'exemple.
-
Ah! détrompez-vous. Ne croyez pas à sa résignation. Elle ne m'a pas dit un seul
mot encore, mais dans chacun de ses regards j'ai lu ce qu'elle attend de moi.
-
Que veut-elle de vous enfin?
-
Oh! rien... seulement que j'essaye si le fusil de monsieur votre père est aussi
bon pour l'homme que pour la perdrix.
-
Quelle idée ! Et vous pouvez supposer cela! quand vous venez d'avouer qu'elle
ne vous a encore rien dit. Mais c'est affreux de votre part.
-
Si elle ne pensait pas à la vengeance, elle m'aurait tout d'abord parlé de
notre père; elle n'en a rien fait. Elle aurait prononcé le nom de ceux qu'elle
regarde... à tort, je le sais, comme ses meurtriers. Eh bien! non, pas un mot.
C'est que, voyez-vous, nous autres Corses, nous sommes une race rusée. Ma soeur
comprend qu'elle ne me tient pas complètement en sa puissance, et ne veut pas
m'effrayer, lorsque je puis m'échapper encore. Une fois qu'elle m'aura conduit
au bord du précipice, lorsque la tête me tournera, elle me poussera dans
l'abîme.
Alors
Orso donna à miss Nevil quelques détails sur la mort de son père, et rapporta
les principales preuves qui se réunissaient pour lui faire regarder Agostini
comme le meurtrier.
-
Rien, ajouta-t-il, n'a pu convaincre Colomba. Je l'ai vu par sa dernière
lettre. Elle a juré la mort des Barricini; et... miss Nevil, voyez quelle
confiance j'ai en vous... peut-être ne seraient-ils plus de ce monde, si, par
un de ces préjugés qu'excuse son éducation sauvage, elle ne se persuadait que
l'exécution de la vengeance m'appartient en ma qualité de chef de famille, et
que mon honneur y est engagé.
-
En vérité, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil, vous calomniez votre soeur.
-
Non, vous l'avez dit vous-même, ... elle est Corse, ... elle pense ce qu'ils
pensent tous. Savez-vous pourquoi j'étais si triste hier?
-
Non, mais depuis quelque temps vous êtes sujet à ces accès d'humeur noire...
Vous étiez plus aimable aux premiers jours de notre connaissance.
-
Hier, au contraire, j'étais plus gai, plus heureux qu'à l'ordinaire. Je vous
avais vue si bonne, si indulgente pour ma soeur! ... Nous revenions, le colonel
et moi, en bateau. Savez-vous ce que me dit un des bateliers dans son infernal
patois: « Vous avez tué bien du gibier, Ors' Anton', mais vous trouverez
Orlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous. »
-
Eh bien! quoi de si terrible dans ces paroles? Avez-vous donc tant de
prétentions à être un adroit chasseur?
-
Mais vous ne voyez pas que ce misérable disait que je n'aurais pas le courage
de tuer Orlanduccio?
-
Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il paraît que l'air
de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu'il rend fou.
Heureusement que nous allons bientôt la quitter.
-
Pas avant d'avoir été à Pietranera. Vous l'avez promis à ma soeur.
-
Et si nous manquons à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à
quelque vengeance?
-
Vous rappelez-vous ce que nous contait l'autre jour monsieur votre père de ces
Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de
faim s'ils ne font droit à leurs requêtes?
-
C'est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim? J'en doute. Vous
resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle Colomba vous apporterait un
bruccio (1) si appétissant que vous renonceriez à votre projet. -- (1)
Espèce de fromage à la crème cuit. C'est un mets national en Corse.
-
Vous êtes cruelle dans vos railleries, miss Nevil; vous devriez me ménager.
Voyez, je suis seul ici. je n'avais que vous pour m'empêcher de devenir fou,
comme vous dites; vous étiez mon ange gardien, et maintenant...
-
Maintenant, dit miss Lydia d'un ton sérieux, vous avez, pour soutenir cette
raison si facile à ébranler, votre honneur d'homme et de militaire et...,
poursuit-elle en se détournant pour cueillir une fleur, si cela peut quelque
chose pour vous, le souvenir de votre ange gardien.
-
Ah! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez réellement quelque
intérêt...
-
Écoutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu émue, puisque vous êtes
un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque j'étais petite fille, mère me
donna un beau collier que je désirais ardemment; mais elle me dit: « Chaque
fois que tu mettras ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le
français. » Le collier perdit à mes yeux un peu de son mérite. Il était devenu
pour moi comme un remords; mais je le portai, et je sus le français. Voyez-vous
cette bague? c'est un scarabée égyptien trouvé, s'il vous plaît, dans une pyramide.
Cette figure bizarre, que vous prenez peut-être pour une bouteille, cela veut
dire la vie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraient
l'hiéroglyphe très bien approprié. Celui-ci, qui vient après, c'est un bouclier
avec un bras tenant une lance: cela veut dire combat, bataille. Donc la
réunion des deux caractères forme cette devise, que je trouve assez belle: La
vie est un combat. Ne vous avisez pas de croire que je traduis les
hiéroglyphes couramment c'est un savant en us qui m'a expliqué ceux-là.
Tenez, je vous donne mon scarabée. Quand vous aurez quelque mauvaise pensée
corse, regardez mon talisman et dites-vous qu'il faut sortir vainqueur de la
bataille que nous livrent les mauvaises passions. - Mais, en vérité, je ne prêche
pas mal.
-
Je penserai à vous, miss Nevil, et je me dirai...
-
Dites-vous ne vous avez une amie qui serait désolée... de... vous savoir pendu.
Cela ferait d'ailleurs trop de peine à messieurs les caporaux vos ancêtres.
À
ces mots, elle quitta en riant le bras d'Orso, et, courant vers son père:
-
Papa, dit-elle, laissez là ces pauvres oiseaux, et venez avec nous faire de la
poésie dans la grotte de Napoléon.
CHAPITRE
VIII.
Il
y a toujours quelque chose de solennel dans un départ, même quand on se quitte
pour peu de temps. Orso devait partir avec sa soeur de très bon matin, et la
veille au soir il avait pris congé dé miss Lydia, car il n'espérait pas qu'en
sa faveur elle fît exception à ses habitudes de paresse. Leurs adieux avaient
été froids et graves. Depuis leur conversation au bord de la mer, miss Lydia
craignait d'avoir montré à Orso un intérêt peut-être trop vif, et Orso, de son
côté, avait sur le coeur ses railleries et surtout son ton de légèreté. Un
moment il avait cru démêler dans les manières de la jeune Anglaise un sentiment
d'affection naissante; maintenant, déconcerté par ses plaisanteries, il se
disait qu'il n'était à ses yeux qu'une simple connaissance, qui bientôt serait
oubliée. Grande fut donc sa surprise lorsque le matin, assis à prendre du café
avec le colonel, il vit entrer miss Lydia suivie de sa soeur. Elle s'était
levée à cinq heures, et, pour une Anglaise, pour miss Nevil surtout, l'effort
était assez grand pour qu'il en tirât quelque vanité.
-
Je suis désolé que vous vous soyez dérangée si matin, dit Orso. C'est ma soeur
sans doute qui vous aura réveillée malgré mes recommandations, et vous devez
bien nous maudire. Vous me souhaitez déjà pendu peut-être?
-
Non, dit miss Lydia fort bas et en italien, évidemment pour que son père ne
l'entendit pas. Mais vous m'avez boudée hier pour mes innocentes plaisanteries,
et je ne voulais pas vous laisser emporter un souvenir mauvais de votre
servante. Quelles terribles gens vous êtes, vous autres Corses! Adieu donc; à
bientôt, j'espère.
Et
elle lui tendit la main.
Orso
ne trouva qu'un soupir pour réponse. Colomba s'approcha de lui, le mena dans
l'embrasure d'une fenêtre, et, en lui montrant quelque chose qu'elle tenait
sous son mezzaro, lui parla un moment à voix basse.
-
Ma soeur, dit Orso à miss Nevil, veut vous faire un singulier cadeau,
mademoiselle; mais nous autres Corses, nous n'avons pas grand'chose à
donner..., excepté notre affection..., que le temps n'efface pas. Ma soeur me
dit que vous avez regardé avec curiosité ce stylet. C'est une antiquité dans la
famille. Probablement il pendait autrefois à la ceinture d'un de ces caporaux à
qui je dois le bonheur de votre connaissance. Colomba le croit si précieux
qu'elle m'a demandé ma permission pour vous le donner, et moi je ne sais trop
si je dois l'accorder, car j'ai peur que vous ne vous moquiez de nous.
-
Ce stylet est charmant, dit miss Lydia; mais c'est une arme de famille; je ne
puis l'accepter.
-
Ce n'est pas le stylet de mon père, s'écria vivement Colomba. Il a été donné à
un des grands-parents de ma mère par le roi Théodore. Si mademoiselle
l'accepte, elle nous fera bien plaisir.
-
Voyez, miss Lydia, dit Orso, ne dédaignez pas le stylet d'un roi.
Pour
un amateur, les reliques du roi Théodore sont infiniment plus précieuses que
celles du plus puissant monarque. La tentation était forte, et miss Lydia
voyait déjà l'effet que produirait cette arme posée sur une table en laque dans
son appartement de Saint-James's-Place.
-
Mais, dit-elle en prenant le stylet avec l'hésitation de quelqu'un qui veut
accepter, et adressant le plus aimable de ses sourires à Colomba, chère
mademoiselle Colomba... je ne puis... je n'oserais vous laisser partir ainsi
désarmée.
-
Mon frère est avec moi, dit Colomba d'un ton fier, et nous avons le bon fusil
que votre père nous a donné. Orso, vous l'avez chargé à balle?
Miss
Nevil garda le stylet, et Colomba, pour conjurer le danger qu'on court à donner
des armes coupantes ou perçantes à ses amis, exigea un sou en payement.
Il
fallut partir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss Nevil; Colomba
l'embrassa, puis après vint offrir ses lèvres de rose au colonel, tout
émerveillé de la politesse corse. De la fenêtre du salon, miss Lydia vit le
frère et la soeur monter à cheval. Les yeux de Colomba brillaient d'une joie
maligne qu'elle n'y avait point encore remarquée. Cette grande et forte femme,
fanatique de ses idées d'honneur barbare, l'orgueil sur le front, les lèvres
courbées par un sourire sardonique, emmenant ce jeune homme armé comme pour une
expédition sinistre, lui rappela les craintes d'Orso, et elle crut voir son
mauvais génie l'entraînant à sa perte. Orso, déjà à cheval, leva la tête et
l'aperçut. Soit qu'il eût deviné sa pensée, soit pour lui dire un dernier
adieu, il prit l'anneau égyptien, qu'il avait suspendu à un cordon, et le porta
à ses lèvres. Miss Lydia quitta la fenêtre en rougissant; puis, s'y remettant
presque aussitôt, elle vit les deux Corses s'éloigner rapidement au galop de
leurs petits poneys, se dirigeant vers les montagnes. Une demi-heure après, le
colonel, au moyen de sa lunette, les lui montra longeant le fond du golfe, et
elle vit qu'Orso tournait fréquemment la tête vers la ville. Il disparut enfin
derrière les marécages remplacés aujourd'hui par une belle pépinière.
Miss
Lydia, en se regardant dans sa glace, se trouva pâle.
-
Que doit penser de moi ce jeune homme? dit-elle, et moi que pensé-je de lui? et
pourquoi y pensé-je?... Une connaissance de voyage!... Que suis-je venue faire
en Corse?... Oh! je ne l'aime point... Non, non; d'ailleurs cela est
impossible... Et Colomba... Moi la belle-soeur d'une vocératrice! qui porte un
grand stylet! - Et elle s'aperçut qu'elle tenait à la main celui du roi
Théodore. Elle le jeta sur sa toilette. - Colomba à Londres, dansant à
Almack's!... Quel lion (1), grand Dieu! à montrer!... C'est qu'elle ferait
fureur peut-être... Il m'aime, j'en suis sûre... C'est un héros de roman dont
j'ai interrompu la carrière aventureuse... Mais avait-il réellement envie de
venger son père à la corse?... C'était quelque chose entre un Conrad et un
dandy... J'en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse!... »
-- (1) À cette époque, on donnait ce nom en Angleterre aux personnes à la mode
qui se faisaient remarquer par quelque chose d'extraordinaire.
Elle
se jeta sur son lit et voulut dormir, mais cela lui fut impossible; et je
n'entreprendrai pas de continuer son monologue, dans lequel elle se dit plus de
cent fois que M. della Rebbia n'avait été, n'était et ne serait jamais rien
pour elle.
CHAPITRE
IX.
Cependant
Orso cheminait avec sa soeur. Le mouvement rapide de leurs chevaux les empêcha
d'abord de se parler; mais, lorsque les montées trop rudes les obligeaient
d'aller au pas, ils échangeaient quelques mots sur les amis qu'ils venaient de
quitter. Colomba parlait avec enthousiasme de la beauté de miss Nevil, de ses
blonds cheveux, de ses gracieuses manières. Puis elle demandait si le colonel
était aussi riche qu'il le paraissait, si mademoiselle Lydia était fille unique.
-
Ce doit être un bon parti, disait-elle. Son père a, comme il semble, beaucoup
d'amitié pour vous...
Et,
comme Orso ne répondait rien, elle continuait:
-
Notre famille a été riche autrefois, elle est encore des plus considérées de
l'île. Tous ces signori (1) sont des bâtards. Il n'y a plus de noblesse
que dans les familles caporales, et vous savez, Orso, que vous descendez des
premiers caporaux de l'île. Vous savez que notre famille est originaire d'au
delà des monts (2), et ce sont les guerres civiles qui nous ont obligés à
passer de ce côté-ci. Si j'étais à votre place,, Orso, je n'hésiterais pas, je
demanderais miss Nevil à son père... (Orso levait les épaules.) De sa dot
j'achèterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas de chez nous; je, bâtirais
une belle maison en pierres de taille, et j'élèverais d'un étage la vieille
tour où Sambucuccio a tué tant de Maures au temps du comte Henri le bel
Missere (3). -- (1) On appelle signori les descendants des seigneurs
féodaux de la Corse. Entre les familles des signori et celles des caporali
il y a rivalité pour la noblesse. (2) C'est-à-dire de la côte orientale. Cette
expression très usitée, di là dei monti, change de sens suivant la
position de celui qui l'emploie. - La Corse est divisée du nord au sud par une
chaîne de montagnes. (3) V. Filippini, lib. Il. - Le comte Arrigo bel
Missere mourut vers l'an 1OOO; on dit qu'à sa mort une voix s'entendit dans
l'air, qui chantait ces paroles prophétiques: E morto il conte Arrigo bel
Missere. E Corsica sarà di male in peggio.
- Colomba, tu es une folle, répondait
Orso en galopant.
-
Vous êtes homme, Ors' Anton', et vous savez sans doute mieux qu'une femme ce
que vous avez à faire. Mais je voudrais bien savoir ce que cet Anglais pourrait
objecter contre notre alliance. Y a-t-il des caporaux en Angleterre?...
Après
une assez longue traite, devisant de la sorte, le frère et la soeur arrivèrent
à un petit village, non loin de Bocognano, où ils s'arrêtèrent pour dîner et
passer la nuit chez un ami de leur famille. Ils y furent reçus avec cette
hospitalité corse qu'on ne peut apprécier que lorsqu'on l'a connue. Le
lendemain, leur hôte, qui avait été compère de madame della Rebbia, les
accompagna jusqu'à une lieue de sa demeure.
-
Voyez-vous ces bois et ces maquis, dit-il à Orso au moment de se séparer: un
homme qui aurait fait un malheur y vivrait dix ans en paix sans que les
gendarmes ou voltigeurs vinssent le chercher. Ces bois touchent à la forêt de
Vizzavona; et, lorsqu'on a des amis à Bocognano ou aux environs, on n'y manque
de rien. Vous avez là un beau fusil, il doit porter loin. Sang de la Madone!
quel calibre! On peut tuer avec cela mieux que des sangliers.
Orso
répondit froidement que son fusil était anglais et portait le plomb très loin.
On s'embrassa, et chacun continua sa route.
Déjà
nos voyageurs n'étaient plus qu'à une petite distance de Pietranera, lorsque, à
l'entrée d'une gorge qu'il fallait traverser, ils découvrirent sept ou huit
hommes armés de fusils, les uns assis sur des pierres, les autres couchés sur
l'herbe, quelques-uns debout et semblant faire le guet. Leurs chevaux
paissaient à peu de distance. Colomba les examina un instant avec une lunette
d'approche, qu'elle tira d'une des grandes poches de cuir que tous les Corses
portent en voyage.
-
Ce sont nos gens! s'écria-t-elle d'un air joyeux. Pieruccio a bien fait sa
commission.
-
Quelles gens? demanda Orso.
-
Nos bergers, répondit-elle. Avant-hier soir, j'ai fait partir Pieruccio, afin
qu'il réunît ces brèves gens pour vous accompagner à votre maison. Il ne
convient pas que vous entriez à Pietranera sans escorte, et vous devez savoir
d'ailleurs que les Barricini sont capables de tout.
-
Colomba, dit Orso d'un ton sévère, je t'avais priée bien des fois de ne plus me
parler des Barricini ni de tes soupçons sans fondement. Je ne me donnerai
certainement pas le ridicule de rentrer chez moi avec cette troupe de
fainéants, et je suis très mécontent que tu les aies rassemblés sans m'en
prévenir.
-
Mon frère, vous avez oublié votre pays. C'est à moi qu'il appartient de vous
garder lorsque votre imprudence vous expose. J'ai dû faire ce que j'ai fait.
En
ce moment, les bergers, les ayant aperçus, coururent à leurs chevaux et
descendirent au galop à leur rencontre.
-
Evviva Ors' Anton'! s'écria un vieillard robuste à barbe blanche, couvert,
malgré la chaleur, d'une casaque à capuchon, de drap corse, plus épais que la
toison de ses chèvres. C'est le vrai portrait de son père, seulement plus grand
et plus fort. Quel beau fusil! On en parlera de ce fusil, Ors' Anton'.
-
Evviva Ors' Anton'! répétèrent en choeur tous les bergers. Nous savions bien
qu'il reviendrait à la fin!
-
Ah! Ors' Anton', disait un grand gaillard au teint couleur de brique, que votre
père aurait de joie s'il était ici pour vous recevoir! Le cher homme! Vous le
verriez, s'il avait voulu me croire, s'il m'avait laissé faire l'affaire de
Giudice... Le brave homme! Il ne m'a pas cru; il sait bien maintenant que
j'avais raison.
-
Bon! reprit le vieillard, Giudice ne perdra rien pour attendre.
-
Evviva Ors' Anton'!
Et
une douzaine de coups de fusil accompagnèrent cette acclamation.
Orso,
de très mauvaise humeur au centre de ce groupe d'hommes à cheval parlant tous
ensemble et se pressant pour lui donner la main, demeura quelque temps sans
pouvoir se faire entendre. Enfin, prenant l'air qu'il avait en tête de son
peloton lorsqu'il lui distribuait les réprimandes et les jours de salle de
police:
-
Mes amis, dit-il, je vous remercie de l'affection que vous me montrez, de celle
que vous portiez à mon père; mais j'entends, je veux, que personne ne me donne
de conseils. Je sais ce que j'ai à faire.
-
Il a raison, il a raison! s'écrièrent les bergers. Vous savez bien que vous
pouvez compter sur nous.
-
Oui, j'y compte: mais je n'ai besoin de personne maintenant, et nul danger ne
menace ma maison. Commencez par faire demi-tour, et allez-vous-en à vos
chèvres. Je sais le chemin de Pietranera, et je n'ai pas besoin de guides.
-
N'ayez peur de rien, Ors' Anton', dit le vieillard; ils n'oseraient se montrer
aujourd'hui. La souris rentre dans son trou lorsque revient le matou.
-
Matou toi-même, vieille barbe blanche! dit Orso. Comment t'appelles-tu?
-
Eh quoi! vous ne me connaissez pas, Ors' Anton', moi qui vous ai porté en
croupe si souvent sur mon mulet qui mord? Vous ne connaissez pas Polo Griffo?
Brave homme, voyez-vous, qui est aux della Rebbia corps et âme. Dites un mot,
et quand votre gros fusil parlera, ce vieux mousquet, vieux comme son maître,
ne se taira pas. Comptez-y, Ors' Anton'.
-
Bien, bien; mais, de par tous les diables, allez-vous-en et laissez-nous
continuer notre route.
Les
bergers s'éloignèrent enfin, se dirigeant au grand trot vers le village; mais
de temps en temps ils s'arrêtaient sur tous les points élevés de la route,
comme pour examiner s'il n'y avait point quelque embuscade cachée, et toujours
ils se tenaient assez rapprochés d'Orso et de sa soeur pour être en mesure de
leur porter secours au besoin.
Et
le vieux Polo Griffo disait à ses compagnons:
-
Je le comprends! Je le comprends! Il ne dit pas ce qu'il veut faire, mais il le
fait. C'est le vrai portrait de son père. Bien! dis que tu n'en veux à
personne! tu as fait un voeu à sainte Nega (1). Bravo! Moi je ne donnerais pas
une figue de la peau du maire. Avant un mois on n'en pourra pas faire une
outre. -- (1) Cette sainte ne se trouve pas dans le calendrier. Se vouer à
sainte Nega, c'est nier tout de parti pris.
Ainsi
précédé par cette troupe d'éclaireurs, le descendant des della Rebbia entra dans
son village et gagna le vieux manoir des caporaux, ses aïeux. Les rebbianistes,
longtemps privés de chef, s'étaient portés en masse à sa rencontre, et les
habitants du village, qui observaient la neutralité, étaient tous sur le pas de
leurs portes pour le voir passer. Les barricinistes se tenaient dans leurs
maisons et regardaient par les fentes de leurs volets.
Le
bourg de Pietranera est très irrégulièrement bâti, comme tous les villages de
la Corse, car pour voir une rue, il faut aller à Cargese, bâti par M. de
Marboeuf. Les maisons, dispersées au hasard et sans le moindre alignement,
occupent le sommet d'un petit plateau, ou plutôt d'un palier de la montagne.
Vers le milieu du bourg s'élève un grand chêne vert, et auprès on voit une auge
en granit, où un tuyau en bois apporte l'eau d'une source voisine. Ce monument
d'utilité publique fut construit à frais communs par les della Rebbia et les
Barricini; mais on se tromperait fort si l'on y cherchait un indice de
l'ancienne concorde des deux familles. Au contraire, c'est une oeuvre de leur
jalousie. Autrefois, le colonel della Rebbia ayant envoyé au conseil municipal
de sa commune une petite somme pour contribuer à l'érection d'une fontaine,
l'avocat Barricini se hâta d'offrir un don semblable, et c'est à ce combat de
générosité que Pietranera doit son eau. Autour du chêne vert et de la fontaine,
il y a un espace vide qu'on appelle la place, et où les oisifs se rassemblent
le soir. Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l'an, dans le carnaval,
on y danse. Aux deux extrémités de la place s'élèvent des bâtiments plus hauts
que larges, construits en granit et en schiste. Ce sont les tours
ennemies des della Rebbia et des Barricini. Leur architecture est uniforme,
leur hauteur est la même, et l'on voit que la rivalité des deux familles s'est
toujours maintenue sans que la fortune décidât entre elles.
Il
est peut-être à propos d'expliquer ce qu'il faut entendre par ce mot tour.
C'est un bâtiment carré d'environ quarante pieds de haut, qu'en un autre pays
on nommerait tout bonnement un colombier. La porte, étroite, s'ouvre à huit
pieds du sol, et l'on y arrive par un escalier fort roide. Au-dessus de la
porte est une fenêtre avec une espèce de balcon percé en dessous comme un
mâchicoulis, qui permet d'assommer sans risque un visiteur indiscret. Entre la
fenêtre et la porte, on voit deux écussons grossièrement sculptés. L'un portait
autrefois la croix de Gènes; mais, tout martelé aujourd'hui, il n'est plus
intelligible que pour les antiquaires. Sur l'autre écusson sont sculptées les
armoiries de la famille qui possède la tour. Ajoutez, pour compléter la
décoration, quelques traces de balles sur les écussons et les chambranles de la
fenêtre, et vous pouvez vous faire une idée d'un manoir du Moyen âge en Corse.
J'oubliais
de dire que les bâtiments d'habitation touchent à la tour, et souvent s'y
rattachent par une communication intérieure.
La
tour et la maison des della Rebbia occupent le côté nord de la place de
Pietranera; la tour et la maison des Barricini, le côté sud. De la tour du nord
jusqu'à la fontaine, c'est la promenade des della Rebbia, celle des Barricini
est du côté opposé. Depuis l'enterrement de la femme du colonel, on n'avait
jamais vu un membre de l'une de ces deux familles paraître sur un autre côté de
la place que celui qui lui était assigné par une espèce de convention tacite.
Pour éviter un détour, Orso allait passer devant la maison du maire, lorsque sa
soeur l'avertit et l'engagea à prendre une ruelle qui les conduirait à leur
maison sans traverser la place.
-
Pourquoi se déranger? dit Orso; la place n'est-elle pas à tout le monde? Et il
poussa son cheval.
-
Brave coeur! dit tout bas Colomba... Mon père, tu seras vengé!
En
arrivant sur la place, Colomba se plaça entre la maison des Barricini et son
frère, et toujours elle eut l'oeil fixé sur les fenêtres de ses ennemis. Elle
remarqua qu'elles étaient barricadées depuis peu, et qu'on y avait pratiqué des
archere. On appelle archere d'étroites ouvertures en forme de
meurtrières, ménagées entre de grosses bûches avec lesquelles on bouche la
partie inférieure d'une fenêtre. Lorsqu'on craint quelque attaque, on se
barricade de la sorte, et l'on peut, à l'abri des bûches, tirer à couvert sur
les assaillants.
-
Les lâches! dit Colomba. Voyez, mon frère, déjà il commencent à se garder; ils
se barricadent! mais il faudra bien sortir un jour!
La
présence d'Orso sur le côté sud de la place produisit une grande sensation à
Pietranera, et fut considérée comme une preuve d'audace approchant de la témérité.
Pour les neutres rassemblés le soir autour du chêne vert, ce fut le texte de
commentaires sans fin.
-
Il est heureux, disait-on, que les fils Barricini ne soient pas encore revenus,
car ils sont moins endurants que l'avocat, et peut-être n'eussent-ils point
laissé passer leur ennemi sur leur terrain sans lui faire payer la bravade.
-
Souvenez-vous de ce que je vais vous dire, voisin, ajouta un vieillard qui
était l'oracle du bourg. J'ai observé la figure de la Colomba aujourd'hui, elle
a quelque chose dans la tête. Je sens de la poudre en l'air. Avant peu, il y
aura de la viande de boucherie à bon marché dans Pietranera.
CHAPITRE
X.
Séparé
fort jeune de son père, Orso n'avait guère eu le temps de le connaître. Il
avait quitté Pietranera à quinze ans pour étudier à Pise, et de là était entré
à l'École militaire pendant que Ghilfuccio promenait en Europe les aigles
impériales. Sur le continent, Orso l'avait vu à de rares intervalles, et en
1815 seulement il s'était trouvé dans le régiment que son père commandait. Mais
le colonel, inflexible sur la discipline, traitait son fils comme tous les
autres jeunes lieutenants, c'est-à-dire avec beaucoup de sévérité. Les
souvenirs qu'Orso en avait conservés étaient de deux sortes. Il se le rappelait
à Pietranera, lui confiant son sabre, lui laissant décharger son fusil quand il
revenait de la chasse, ou le faisant asseoir pour la première fois, lui bambin,
à la table de famille. Puis il se représentait le colonel della Rebbia
l'envoyant aux arrêts pour quelque étourderie, et ne l'appelant jamais que
lieutenant della Rebbia:
-
Lieutenant della Rebbia, vous n'êtes pas à votre place de bataille, trois jours
d'arrêts. - Vos tirailleurs sont à cinq mètres trop loin de la réserve, cinq
jours d'arrêts. - Vous êtes en bonnet de police à midi cinq minutes, huit jours
d'arrêts.
Une
seule fois, aux Quatre-Bras, il lui avait dit:
-
Très bien, Orso; mais de la prudence.
Au
reste, ces derniers souvenirs n'étaient point ceux que lui rappelait
Pietranera. La vue des lieux familiers à son enfance, les meubles dont se
servait sa mère, qu'il avait tendrement aimée, excitaient en son âme une foule
d'émotions douces et pénibles; puis, l'avenir sombre qui se préparait pour lui,
l'inquiétude vague que sa soeur lui inspirait, et par-dessus tout, l'idée que
miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait aujourd'hui si
petite, si pauvre, si peu convenable pour une personne habituée au luxe, le
mépris qu'elle en concevrait peut-être, toutes ces pensées formaient un chaos
dans sa tête et lui inspiraient un profond découragement.
Il
s'assit, pour souper, dans un grand fauteuil de chêne noirci, où son père
présidait les repas de famille, et sourit en voyant Colomba hésiter à se mettre
à table avec lui. Il lui sut bon gré d'ailleurs du silence qu'elle observa
pendant le souper et de la prompte retraite qu'elle fit ensuite, car il se
sentait trop ému pour résister aux attaques qu'elle lui préparait sans doute;
mais Colomba le ménageait et voulait lui laisser le temps de se reconnaître. La
tête appuyée sur sa main, il demeura longtemps immobile, repassant dans son
esprit les scènes des quinze derniers jours qu'il avait vécu. Il voyait avec
effroi cette attente où chacun semblait être de sa conduite à l'égard des
Barricini. Déjà il s'apercevait que l'opinion de Pietranera commençait à être
pour lui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour un
lâche. Mais sur qui se venger? Il ne pouvait croire les Barricini coupables de
meurtre. À la vérité ils étaient les ennemis de sa famille, mais il fallait les
préjugés grossiers de ses compatriotes pour leur attribuer un assassinat.
Quelquefois il considérait le talisman de miss Nevil, et en répétait tout bas
la devise: « La vie est un combat! » Enfin il se dit d'un ton ferme: « J'en
sortirai vainqueur! » Sur cette bonne pensée il se leva, et, prenant la lampe,
il allait monter dans sa chambre, lorsqu'on frappa à la porte de la maison.
L'heure était indue pour recevoir une visite. Colomba parut aussitôt, suivie de
la femme qui les servait.
-
Ce n'est rien, dit-elle en courant à la porte. Cependant, avant d'ouvrir, elle
demanda qui frappait. Une voix douce répondit:
-
C'est moi.
Aussitôt
la barre de bois placée en travers de la porte fut enlevée, et Colomba reparut
dans la salle à manger suivie d'une petite fille de dix ans à peu près, pieds
nus, en haillons, la tête couverte d'un mauvais mouchoir, de dessous lequel
s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau.
L'enfant était maigre, pâle, la peau brûlée par le soleil; mais dans ses yeux
brillait le feu de l'intelligence. En voyant Orso, elle s'arrêta timidement et
lui fit une révérence à la paysanne; puis elle parla bas à Colomba, et lui mit
entre les mains un faisan nouvellement tué.
-
Merci, Chili, dit Colomba. Remercie ton oncle. Il se porte bien?
-
Fort bien, mademoiselle, à vous servir. Je n'ai pu venir plus tôt parce qu'il a
bien tardé. Je suis restée trois heures dans le maquis à l'attendre.
-
Et tu n'as pas soupé?
-
Dame! non, mademoiselle, je n'ai pas eu le temps.
-
On va te donner à souper. Ton oncle a-t-il du pain encore?
-
Peu, mademoiselle; mais c'est de la poudre surtout qui lui manque. Voilà les
châtaignes venues, et maintenant il n'a plus besoin que de poudre.
-
Je vais te donner un pain pour lui et de la poudre. Dis-lui qu'il la ménage,
elle est chère.
-
Colomba, dit Orso en français, à qui donc fais-tu ainsi la charité?
-
À un pauvre bandit de ce village, répondit Colomba dans la même langue. Cette
petite est sa nièce.
-
Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de la
poudre à un coquin qui s'en servira pour commettre des crimes? Sans cette
déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir ici pour les bandits, il y
a longtemps qu'ils auraient disparu de la Corse.
-
Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne (1). --
(1) Etre alla campagna, c'est-à-dire être bandit. Bandit n'est point un
terme odieux; il se prend dans le sens de banni; c'est l'outlaw des
ballades anglaises.
-
Donne-leur du pain si tu veux, on n'en doit refuser à personne; mais je
n'entends pas qu'on leur fournisse des munitions.
-
Mon frère, dit Colomba d'un ton grave, vous êtes le maître ici, et tout vous
appartient dans cette maison; mais, je vous en préviens, je donnerai mon
mezzaro à cette petite fille pour qu'elle le vende, plutôt que de refuser de la
poudre à un bandit. Lui refuser de la poudre! mais autant vaut le livrer aux
gendarmes. Quelle protection a-t-il contre eux, sinon ses cartouches?
La
petite fille cependant dévorait avec avidité un morceau de pain, et regardait
attentivement tour à tour Colomba et son frère, cherchant à comprendre dans
leurs yeux le sens de ce qu'ils disaient.
-
Et qu'a-t-il fait enfin ton bandit? Pour quel crime s'est-il jeté dans le
maquis?
-
Brandolaccio n'a point commis de crime, s'écria Colomba. Il a tué Giovan'
Opizzo, qui avait assassiné son père pendant que lui était à l'armée.
Orso
détourna la tête, prit la lampe, et, sans répondre, monta dans sa chambre.
Alors Colomba donna poudre et provisions à l'enfant, et la reconduisit jusqu'à
la porte en lui répétant:
-
Surtout que ton oncle veille bien sur Orso!
CHAPITRE
XI.
Orso
fut longtemps à s'endormir, et par conséquent s'éveilla tard, du moins pour un
Corse. À peine levé, le premier objet qui frappa ses yeux, ce fut la maison de
ses ennemis et les archere qu'ils venaient d'y établir. Il descendit et
demanda sa soeur.
-
Elle est à la cuisine qui fond des balles, lui répondit la servante Saveria.
Ainsi,
il ne pouvait faire un pas sans être poursuivi par l'image de la guerre.
Il
trouva Colomba assise sur un escabeau, entourée de balles nouvellement fondues,
coupant les jets de plomb.
-
Que diable fais-tu là? lui demanda son frère.
-
Vous n'aviez point de balles pour le fusil du colonel, répondit-elle de sa voix
douce; j'ai trouvé un moule de calibre, et vous aurez aujourd'hui vingt-quatre
cartouches, mon frère.
-
Je n'en ai pas besoin, Dieu merci!
-
Il ne faut pas être pris au dépourvu, Ors' Anton'. Vous avez oublié votre pays
et les gens qui vous entourent.
-
Je l'aurais oublié que tu me le rappellerais bien vite. Dis-moi, n'est-il pas
arrive une grosse malle il y a quelques jours?
-
Oui, mon frère. Voulez-vous que je la monte dans votre chambre?
-
Toi la monter! mais tu n'aurais jamais la force de la soulever... N'y a-t-il
pas ici quelque homme pour le faire?
-
Je ne suis pas si faible que vous le pensez, dit Colomba, en retroussant ses
manches et découvrant un bras blanc et rond, parfaitement formé, mais qui
annonçait une force peu commune. Allons, Saveria, dit-elle à la servante,
aide-moi.
Déjà
elle enlevait seule la lourde malle, quand Orso s'empressa de l'aider.
-
Il y a dans cette malle, ma chère Colomba, dit-il, quelque chose pour toi. Tu
m'excuseras si je te fais de si pauvres cadeaux, mais la bourse d'un lieutenant
en demi-solde n'est pas trop bien garnie.
En
parlant, il ouvrait la malle et en retirait quelques robes, un châle et d'autres
objets à l'usage d'une jeune personne.
-
Que de belles choses! s'écria Colomba. Je vais bien vite les serrer de peur
qu'elles ne se gâtent. Je les garderai pour ma noce, ajouta-t-elle avec un
sourire triste, car maintenant je suis en deuil.
Et
elle baisa la main de son frère.
-
Il y a de l'affectation, ma soeur, à garder le deuil si longtemps.
-
Je l'ai juré, dit Colomba d'un ton ferme. Je ne quitterai le deuil...
Et
elle regardait par la fenêtre la maison des Barricini.
-
Que le jour où tu te marieras? dit Orso cherchant à éviter la fin de la phrase.
-
Je ne me marierai, dit Colomba, qu'à un homme qui aura fait trois choses...
Et
elle contemplait toujours d'un air sinistre la maison ennemie.
-
Jolie comme tu es, Colomba, je m'étonne que tu ne sois pas déjà mariée. Allons,
tu me diras qui te fait la cour. D'ailleurs j'entendrai bien les sérénades. Il
faut qu'elles soient belles pour plaire à une grande voceratrice comme toi.
-
Qui voudrait d'une pauvre orpheline?... Et puis l'homme qui me fera quitter mes
habits de deuil fera prendre le deuil aux femmes de là-bas.
«
Cela devient de la folie », se dit Orso.
Mais
il ne répondit rien pour éviter toute discussion.
-
Mon frère, dit Colomba d'un ton de câlinerie, j'ai aussi quelque chose à vous
offrir. Les habits que vous avez là sont trop beaux pour ce pays-ci. Votre
jolie redingote serait en pièces au bout de deux jours si vous la portiez dans
le maquis. Il faut la garder pour quand viendra miss Nevil.
Puis,
ouvrant une armoire, elle en tira un costume complet de chasseur.
-
Je vous ai fait une veste de velours, et voici un bonnet comme en portent nos
élégants; je l'ai brodé pour vous il y a bien longtemps. Voulez-vous essayer
cela?
Et
elle lui faisait endosser une large veste de velours vert ayant dans le dos une
énorme poche. Elle lui mettait sur la tête un bonnet pointu de velours noir
brodé en jais et en soie, de la même couleur, et terminé par une espèce de
houppe.
-
Voici la cartouchière (1) de notre père, dit-elle, son stylet est dans la poche
de votre veste. Je vais vous chercher le pistolet. -- (1) Carchera,
ceinture où l'on met des cartouches. On y attache un pistolet à gauche.
-
J'ai l'air d'un vrai brigand de l'Ambigu-Comique, disait Orso en se regardant
dans un petit miroir que lui présentait Saveria.
-
C'est que vous avez tout à fait bonne façon comme cela, Ors' Anton', disait la
vieille servante, et le plus beau pointu (1) de Bocognano ou de
Bastolica n'est pas plus brave! -- (1) Pinsuto. On appelle ainsi ceux
qui portent le bonnet pointu, barreta pinsuta.
Orso
déjeuna dans son nouveau costume, et pendant le repas il dit à sa soeur que sa
malle contenait un certain nombre de livres, que son intention était d'en faire
venir de France et d'Italie, et de la faire travailler beaucoup.
-
Car il est honteux, Colomba, ajouta-t-il, qu'une grande fille comme toi ne
sache pas encore des choses que, sur le continent, les enfants apprennent en
sortant de nourrice.
-
Vous avez raison, mon frère, disait Colomba; je sais bien ce qui me manque, et
je ne demande pas mieux que d'étudier, surtout si vous voulez bien me donner
des leçons.
Quelques
jours se passèrent sans que Colomba prononçât le nom des Barricini. Elle était
toujours aux petits soins pour son frère, et lui parlait souvent de miss Nevil.
Orso lui faisait lire des ouvrages français et italiens, et il était surpris
tantôt de la justesse et du bon sens de ses observations, tantôt de son
ignorance profonde des choses les plus vulgaires.
Un
matin, après déjeuner, Colomba sortit un instant, et, au lieu de revenir avec
un livre et du papier, parut avec son mezzaro sur la tête. Son air était plus
sérieux encore que de coutume.
-
Mon frère, dit-elle, je vous prierai de sortir avec moi.
-
Où veux-tu que je t'accompagne? dit Orso en lui offrant son bras.
-
Je n'ai pas besoin de votre bras, mon frère, mais prenez votre fusil et votre
boîte à cartouches. Un homme ne doit jamais sortir sans ses armes.
-
À la bonne heure! Il faut se conformer à la mode. Où allons-nous?
Colomba,
sans répondre, serra le mezzaro autour de sa tête, appela le chien de garde, et
sortit suivie de son frère. S'éloignant à grands pas du village, elle prit un
chemin creux qui serpentait dans les vignes, après avoir envoyé devant elle le
chien, à qui elle fit un signe qu'il semblait bien connaître; car aussitôt il
se mit à courir en zigzag, passant dans les vignes, tantôt d'un côté, tantôt de
l'autre, toujours à cinquante pas de sa maîtresse, et quelquefois s'arrêtant au
milieu du chemin pour la regarder en remuant la queue. Il paraissait
s'acquitter parfaitement de ses fonctions d'éclaireur.
-
Si Muschetto aboie, dit Colomba, armez votre fusil, mon frère, et tenez-vous
immobile.
À
un demi-mille du village, après bien des détours, Colomba s'arrêta tout à coup
dans un endroit où le chemin faisait un coude. Là s'élevait une petite pyramide
de branchages, les uns verts, les autres desséchés, amoncelés à la hauteur de
trois pieds environ. Du sommet on voyait percer l'extrémité d'une croix de bois
peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagnes,
un usage extrêmement ancien, et qui se rattache peut-être à des superstitions
du paganisme, oblige les passants à jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur
le lieu où un homme a péri de mort violente. Pendant de longues années, aussi
longtemps que le souvenir de sa fin tragique demeure dans la mémoire des
hommes, cette offrande singulière s'accumule ainsi de jour en jour. On appelle
cela l'amas, le mucchio d'un tel.
Colomba
s'arrêta devant ce tas de feuillage, et, arrachant une branche d'arbousier,
l'ajouta à la pyramide.
-
Orso, dit-elle, c'est ici - que notre père est mort. Prions pour son âme, mon
frère!
Et
elle se mit à genoux. Orso l'imita aussitôt. En ce moment la cloche du village
tinta lentement, car un homme était mort dans la nuit. Orso fondit en larmes.
Au
bout de quelques minutes, Colomba se leva, l'oeil sec, mais la figure animée.
Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier à ses compatriotes et
qui accompagne d'ordinaire leurs serments solennels, puis, entraînant son
frère, elle reprit le chemin du village. Ils rentrèrent dans leur maison. Orso
monta dans sa chambre. Un instant après, Colomba l'y suivit, portant une petite
cassette qu'elle posa sur la table. Elle l'ouvrit et en tira une chemise
couverte de larges taches de sang.
-
Voici la chemise de votre père, Orso.
Et
elle la jeta sur ses genoux.
-
Voici le plomb qui l'a frappé.
Et
elle posa sur la chemise, deux balles oxydées.
-
Orso, mon frère! cria-t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignant
avec force, Orso! tu le vengeras!
Elle
l'embrassa avec une espèce de fureur, baisa les balles et la chemise, et sortit
de la chambre, laissant son frère comme pétrifié sur sa chaise.
Orso
resta quelque temps immobile, n'osant éloigner de lui ces épouvantables
reliques. Enfin, faisant un effort, il les remit dans la cassette et courut à
l'autre bout de la chambre se jeter sur son lit, la tête tournée vers la
muraille, enfoncée dans l'oreiller, comme s'il eût voulu se dérober à la vue
d'un spectre. Les dernières paroles de a soeur retentissaient sans cesse dans
ses oreilles, et il lui semblait entendre un oracle fatal, inévitable, qui lui
demandait du sang, et du sang innocent. Je n'essayerai pas de rendre les
sensations du malheureux jeune homme, aussi confuses que celles qui
bouleversent la tête d'un fou. Longtemps il demeura dans la même position sans
oser détourner la tête. Enfin il se leva, ferma la cassette, et sortit
précipitamment de sa maison, courant la campagne et marchant devant lui sans
savoir où il allait.
Peu
à peu, le grand air le soulagea; il devint plus calme et examina avec quelque
sang-froid sa position et lés moyens d'en sortir. Il ne soupçonnait point les
Barricini de meurtre, on le sait déjà, mais il les accusait d'avoir supposé la
lettre du bandit Agostini; et cette lettre, il le croyait du moins, avait causé
la mort de son père. Les poursuivre comme faussaires, il sentait que cela était
impossible. Parfois, si les préjugés ou les instincts de son pays revenaient
l'assaillir et lui montraient une vengeance facile au détour d'un sentier, il
les écartait avec horreur en pensant à ses camarades de régiment, aux salons de
Paris, surtout à miss Nevil. Puis il songeait aux reproches de sa soeur, et ce
qui restait de corse dans son caractère justifiait ces reproches et les rendait
plus poignants. Un seul espoir lui restait dans ce combat entre sa conscience
et ses préjugés, c'était d'entamer, sous un prétexte quelconque, une querelle
avec un des fils de l'avocat et de se battre en duel avec lui. Le tuer d'une
balle ou d'un coup d'épée conciliait ses idées corses et ses idées françaises.
L'expédient accepté, et méditant les moyens d'exécution, il se sentait déjà
soulagé d'un grand poids, lorsque d'autres pensées plus douces contribuèrent
encore à calmer son agitation fébrile. Cicéron, désespéré de la mort de sa
fille Tullia, oublia sa douleur en repassant dans son esprit toutes les belles
choses qu'il pourrait dire à ce sujet. En discourant de la sorte, M. Shandy se
consola de la perte de son fils. Orso se rafraîchit le sang en pensant qu'il
pourrait faire à miss Nevil un tableau de l'état de son âme, tableau qui ne
pourrait manquer d'intéresser puissamment cette belle personne.
Il
se rapprochait du village, dont il s'était fort éloigné sans s'en apercevoir,
lorsqu'il entendit la voix d'une petite fille qui chantait, se croyant seule
sans doute, dans un sentier au bord du maquis. C'était cet air lent et monotone
consacré aux lamentations funèbres, et l'enfant chantait: « À mon fils, mon
fils, en lointain pays - gardez ma croix et ma chemise sanglante... »
-
Que chantes-tu là, petite? dit Orso d'un toi de colère, en paraissant tout à
coup.
-
C'est vous, Ors' Anton'! s'écria l'enfant un peu effrayée... C'est une chanson
de mademoiselle Colomba...
-
Je te défends de la chanter, dit Orso d'une voix terrible.
L'enfant,
tournant la tête à droite et à gauche, semblait chercher de quel côté elle
pourrait se sauver, et sans doute elle se serait enfuie si elle n'eût été
retenue par le soin de conserver un gros paquet qu'on voyait sur l'herbe à ses
pieds.
Orso
eut honte de sa violence.
-
Que portes-tu là, ma petite? lui demanda-t-il le plus doucement qu'il put.
Et
comme Chilina hésitait à répondre, il souleva le linge qui enveloppait le
paquet, et vit qu'il contenait un pain et d'autres provisions.
-
À qui portes-tu ce pain, ma mignonne? lui demanda-t-il.
-
Vous le savez bien, monsieur; à mon oncle.
-
Et ton oncle n'est-il pas bandit?
-
Pour vous servir, monsieur Ors' Anton'.
-
Si les gendarmes te rencontraient, ils te demanderaient où tu vas...
-
Je leur dirais, répondit l'enfant sans hésiter, que je porte à manger aux
Lucquois qui coupent le maquis.
-
Et si tu trouvais quelque chasseur affamé qui voulût dîner à tes dépens et te
prendre tes provisions?
-
On n'oserait. Je dirais que c'est pour mon oncle.
-
En effet, il n'est point homme à se laisser prendre son dîner... Il t'aime
bien, ton oncle?
-
Oh! oui, Ors' Anton'. Depuis que mon papa est mort, il a soin de la famille, de
ma mère, de moi et de ma petite soeur. Avant que maman fût malade, il la
recommandait aux riches pour qu'on lui donnât de l'ouvrage. Le maire me donne
une robe tous les ans, et le curé me montre le catéchisme et à lire depuis que
mon oncle leur a parlé. Mais c'est votre soeur surtout qui est bonne pour nous.
En
ce moment un chien partit dans le sentiers. La petite, portant deux doigts à sa
bouche, fit entendre un sifflement aigu: aussitôt le chien vint à elle et la
caressa, puis s'enfonça brusquement dans le maquis. Bientôt deux hommes mal
vêtus mais bien armés, se levèrent derrière une cépée à quelques pas d'Orso. On
eût dit qu'ils s'étaient avancés en rampant comme des couleuvres au milieu du
fourré de cystes et de myrtes qui couvrait le terrain.
-
Oh! Ors' Anton', soyez le bienvenu, dit le plus âgé de ces deux hommes. Eh
quoi! vous ne me reconnaissez pas?
-
Non, dit Orso le regardant fixement.
-
C'est drôle comme une barbe et un bonnet pointu vous changent un homme! Allons,
mon lieutenant, regardez bien. Avez-vous donc oublié les anciens de Waterloo?
Vous ne vous souvenez plus de Brando Sayelli, qui a déchiré plus d'une
cartouche à côté de vous dans ce jour de malheur?
-
Quoi! c'est toi? dit Orso. Et tu as déserté en 1816!
-
Comme vous dites, mon lieutenant. Dame, le service ennuie, et puis j'avais un
compte à régler dans ce pays-ci. Ha! ha! Chili, tu es une brave fille.
Sers-nous vite, car nous avons faim. Vous n'avez pas d'idée, mon lieutenant,
comme on a d'appétit dans le maquis. Qu'est-ce qui nous envoie cela,
mademoiselle Colomba, ou le maire?
-
Non, mon oncle, c'est la meunière qui m'a donné cela pour vous et une
couverture pour maman.
-
Qu'est-ce qu'elle me veut?
-
Elle dit que ses Lucquois, qu'elle a pris pour défricher, lui demandent
maintenant trente-cinq sous et les châtaignes, à cause de la fièvre qui est
dans le bas de Pietranera.
-
Les fainéants!... Je verrai. - Sans façon, mon lieutenant, voulez-vous partager
notre dîner? Nous avons fait de plus mauvais repas ensemble du temps de notre
pauvre compatriote qu'on a réformé.
-
Grand merci. - On m'a réformé aussi, moi.
-
Oui, je l'ai entendu dire; mais vous n'en avez pas été bien fâché, je gage.
Histoire de régler votre compte à vous. - Allons, curé, dit le bandit à son
camarade, à table! Monsieur Orso, je vous présente monsieur le curé,
c'est-à-dire, je ne sais pas trop s'il est curé, mais il en a la science.
-
Un pauvre étudiant en théologie, monsieur, dit le second bandit, qu'on a
empêché de suivre sa vocation. Qui sait? J'aurais pu être pape, Brandolaccio.
-
Quelle cause a donc privé l'Église de vos lumières? demanda Orso.
-
Un rien, un compte à régler, comme dit mon ami Brandolaccio, une soeur à moi
qui avait fait des folies pendant que je dévorais les bouquins à l'université
de Pise. Il me fallut retourner au pays pour la marier. Mais le futur, trop
pressé, meurt de la fièvre trois jours avant mon arrivée. Je m'adresse alors,
comme vous eussiez fait à ma place, au frère du défunt. On me dit qu'il était
marié. Que faire?
-
En effet, cela était embarrassant. Que fîtes-vous?
-
Ce sont de ces cas où il faut en venir à la pierre à fusil (1). -- (1) La
scaglia, expression très usitée.
-
C'est-à-dire que...
-
Je lui mis une balle dans la tête, dit froidement le bandit.
Orso
fit un mouvement d'horreur, Cependant la curiosité. et peut-être aussi le désir
de retarder le moment où il faudrait rentrer chez lui, le firent rester à sa
place et continuer la conversation avec ces deux hommes, dont chacun avait au
moins un assassinat sur la conscience.
Pendant
que son camarade parlait, Brandolaccio mettait devant lui du pain et de la
viande; il se servit lui-même, puis il fit la part de son chien, qu'il présenta
à Orso sous le nom de Brusco, comme doué du merveilleux instinct de reconnaître
un voltigeur sous quelque déguisement que ce fût. Enfin il coupa un morceau de
pain et une tranche de jambon cru qu'il donna à sa nièce.
-
La belle vie que celle de bandit! s'écria l'étudiant en théologie après avoir
mangé quelques bouchées. Vous en tâterez peut-être un jour, monsieur della
Rebbia, et vous verrez combien il est doux de ne connaître d'autre maître que
son caprice.
Jusque
là, le bandit s'était exprimé en italien; il poursuivit en français:
-
La Corse n'est pas un pays bien amusant pour un jeune homme; mais pour un
bandit, quelle différence! Les femmes sont folles de nous. Tel que vous me
voyez, j'ai trois maîtresses dans trois cantons différents. Je suis partout
chez moi. Et il y en a une qui est la femme d'un gendarme.
-
Vous savez bien des langues, monsieur, dit Orso d'un ton grave.
-
Si je parle français, c'est que, voyez-vous, maxima debetur pueris
reverentia. Nous entendons, Brandolaccio et moi, que la petite tourne bien
et marche droit.
-
Quand viendront ses quinze ans, dit l'oncle de Chilina, je la marierai bien.
J'ai déjà un parti en vue.
-
C'est toi qui feras la demande? dit Orso.
-
Sans doute. Croyez-vous que si je dis à un richard du pays: « Moi, Brando
Savelli, je verrais avec plaisir que votre fils épousât Michelina Savelli, »
croyez-vous qu'il se fera tirer les oreilles?
-
Je ne le lui conseillerais pas, dit l'autre bandit. Le camarade a la main un
peu lourde.
-
Si j'étais un coquin, poursuivit Brandolaccio, une canaille, un supposé, je n'aurais
qu'à ouvrir ma besace, les pièces de cent sous y pleuvraient.
-
Il y a donc dans ta besace, dit Orso, quelque chose qui les attire?
-
Rien; mais si j'écrivais, comme il y en a qui l'ont fait, à un riche: « J'ai
besoin de cent francs », il se dépêcherait de me les envoyer. Mais je suis un
homme d'honneur, mon lieutenant.
-
Savez-vous, monsieur della Rebbia, dit le bandit que son camarade appelait le
curé, savez-vous que, dans ce pays de moeurs simples, il y a pourtant quelques
misérables qui profitent de l'estime que nous inspirons au moyen de nos
passe-ports (il montrait son fusil), pour tirer des lettres de change en
contrefaisant notre écriture?
-
Je le sais, dit Orso d'un ton brusque. Mais quelles lettres de change?
-
Il y a six mois, continua le bandit, que je me promenais du côté d'Orezza,
quand vint à moi un manant qui de loin m'ôte son bonnet et me dit « Ahl
monsieur le curé (ils m'appellent toujours ainsi), excusez-moi, donnez-moi du
temps; je n'ai pu trouver que cinquante-cinq francs; mais, vrai, c'est tout ce
que j'ai pu amasser. Moi, tout surpris:
-
Qu'est-ce à dire, maroufle! cinquante-cinq francs? lui dis-je. - Je veux dire
soixante-cinq, me répondit-il: mais pour cent que vous me demandez, c'est
impossible. - Comment, drôle! je te demande cent francs! Je ne te connais pas.
»
-
Alors il me remit une lettre, ou plutôt un chiffon tout sale, par lequel on
l'invitait à déposer cent francs dans un lieu qu'on indiquait, sous peine de
voir sa maison brûlée et ses vaches tuées par Giocanto Castriconi, c'est mon
nom. Et l'on avait eu l'infamie de contrefaire ma signature! Ce qui me piqua le
plus, c'est que la lettre était écrite en patois, pleine de fautes
d'orthographe... Moi faire des fautes d'orthographe! moi qui avais tous les
prix à l'université! Je commence par donner à mon vilain un soufflet qui le
fait tourner deux fois sur lui-même. - « Ah! tu me prends pour un voleur,
coquin que tu es! » lui dis-je, et je lui donne un bon coup de pied où vous
savez. Un peu soulagé, je lui dis: « - Quand dois-tu porter cet argent au lieu
désigné? - Aujourd'hui même. - Bien! va le porter. » - C'était au pied d'un
pin, et le lieu était parfaitement indiqué. Il porte l'argent, l'enterre au
pied de l'arbre et revient me trouver. Je m'étais embusqué aux environs. Je
demeurai là avec mon homme six mortelles heures. Monsieur della Rebbia, je
serais resté trois jours s'il eût fallu. Au bout de six heures paraît un Bastaccio
(1), un infâme usurier. Il se baisse pour prendre l'argent, je fais feu, et je
l'avais si bien ajusté que sa tête porta en tombant sur les écus qu'il
déterrait. « Maintenant, drôle! dis-je au paysan, reprends ton argent, et ne
t'avise plus de soupçonner d'une bassesse Giocanto Castriconi. » Le pauvre
diable, tout tremblant, ramassa ses soixante-cinq francs sans prendre la peine
de les essuyer. Il me dit merci, je lui allonge un bon coup de pied d'adieu, et
il court encore. -- (1) Les Corses montagnards détestent les habitants de
Bastia, qu'ils ne regardent pas comme des compatriotes. Jamais ils ne disent Bastiese,
mais Bastiaccio: on sait que la terminaison en accio se prend
d'ordinaire dans un sens de mépris.
-
Ah! curé, dit Brandolaccio, je t'envie ce coup de fusil-là. Tu as dû bien rire?
-
J'avais attrapé le Bastiaccio à la tempe, continua le bandit, et cela me
rappela ces vers de Virgile: ... Liquefacto tempora plumbo Diffidit, ac multâ
porrectum extendit arenâ.
Liquefacto!
Croyez-vous, monsieur Orso, qu'une balle de plomb se fonde par la rapidité de
son trajet dans l'air? Vous qui avez étudié la balistique, vous devriez bien me
dire si c'est une erreur ou une vérité?
Orso
aimait mieux discuter cette question de physique que d'argumenter avec le
licencié sur la moralité de son action. Brandolaccio, que cette dissertation
scientifique n'amusait guère, l'interrompit pour remarquer que le soleil allait
se coucher:
-
Puisque vous n'avez pas voulu dîner avec nous, Ors' Anton', lui dit-il, je vous
conseille de ne pas faire attendre plus longtemps mademoiselle Colomba. Et puis
il ne fait pas toujours bon à courir les chemins quand le soleil est couché.
Pourquoi donc sortez-vous sans fusil? Il y a de mauvaises gens dans ces
environs; prenez-y garde. Aujourd'hui vous n'avez rien à craindre; les
Barricini amènent le préfet chez eux; ils l'ont rencontré sur la route, et il
s'arrête un jour à Pietranera avant d'aller poser à Corte une première pierre,
comme on dit..., une bêtise! Il couche ce soir chez les Barricini; mais demain
ils seront libres. Il y a Vincentello, qui est un mauvais garnement, et Orlanduccio,
qui ne vaut guère mieux... Tâchez de les trouver séparés, aujourd'hui l'un,
demain l'autre; mais méfiez-vous, je ne vous dis que cela.
-
Merci du conseil, dit Orso; mais nous n'avons rien à démêler ensemble; jusqu'à
ce qu'ils viennent me chercher, je n'ai rien à leur dire.
Le
bandit tira la langue de côté et la fit claquer contre sa joue d'un air
ironique, mais il ne répondit rien. Orso se levait pour partir:
-
À propos, dit Brandolaccio, je ne vous ai pas remercié de votre poudre; elle
m'est venue bien à propos. Maintenant rien ne me manque..., c'est-à-dire il me
manque encore des souliers..., mais je m'en ferai de la peau d'un mouflon un de
ces jours.
Orso
glissa deux pièces de cinq francs dans la main du bandit.
-
C'est Colomba qui t'envoyait la poudre; voici pour t'acheter des souliers.
-
Pas de bêtises, mon lieutenant, s'écria Brandolaccio en lui rendant les deux
pièces. Est-ce que vous me prenez pour un mendiant? J'accepte le pain et la
poudre, mais je ne veux rien autre chose.
-
Entre vieux soldats, j'ai cru qu'on pouvait s'aider. Allons, adieu!
Mais,
avant de partir, il avait mis l'argent dans la besace du bandit sans qu'il s'en
fût aperçu.
-
Adieu, Ors' Anton'! dit le théologien. Nous nous retrouverons peut-être au
maquis un de ces jours, et nous continuerons nos études sur Virgile.
Orso
avait quitté ses honnêtes compagnons depuis un quart d'heure, lorsqu'il
entendit un homme qui courait derrière lui de toutes ses forces. C'était
Brandolaccio.
-
C'est un peu fort, mon lieutenant, s'écria-t-il hors d'haleine, un peu trop
fort! voilà vos dix francs. De la part d'un autre, je ne passerais pas
l'espièglerie. Bien des choses de ma part à mademoiselle Colomba. Vous m'avez
tout essoufflé! Bonsoir.
CHAPITRE
XII.
Orso
trouva Colomba un peu alarmée de sa longue absence; mais, en le voyant, elle
reprit cet air de sérénité triste qui était son expression habituelle. Pendant
le repas du soir, ils ne parlèrent que de choses indifférentes, et Orso,
enhardi par l'air calme de sa soeur, lui raconta sa rencontre avec les bandits,
et hasarda même quelques plaisanteries sur l'éducation morale et religieuse que
recevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de son honorable
collègue, le sieur Castriconi.
-
Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba; mais, pour Castriconi, j'ai
entendu dire que c'était un homme sans principes.
-
Je crois, dit Orso, qu'il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio
autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre ouverte avec la société. Un
premier crime les entraîne chaque jour à d'autres crimes; et pourtant ils ne
sont peut-être pas aussi coupables que bien des gens qui n'habitent pas le
maquis.
Un
éclair de joie brilla sur le front de sa soeur.
-
Oui, poursuivit Orso; ces misérables ont de l'honneur à leur manière. C'est un
préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu'ils
mènent.
Il
y eut un moment de silence.
-
Mon frère, dit Colomba en lui versant du café, vous savez peut-être que Charles-Baptiste
Pietri est mort la nuit passée? Oui, il est mort de la fièvre des marais.
-
Qui est-ce Pietri?
-
C'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine, qui a reçu le portefeuille de
notre père mourant. Sa veuve est venue me prier de paraître à sa veillée et d'y
chanter quelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins,
et c'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme
le nôtre.
-
Au diable ta veillée, Colomba! Je n'aime point à voir ma soeur se donner ainsi
en spectacle au public.
-
Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La ballata
nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique.
Madeleine n'a pas le don, et la Fiordispina, qui est la meilleure voceratrice
du pays, est malade. Il faut bien quelqu'un pour la ballata.
-
Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l'autre monde si
l'on ne chante de mauvais vers sur sa bière? Va à là veillée si tu veux,
Colomba; j'irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n'improvise pas;
cela est inconvenant à ton âge, et... je t'en prie, ma soeur.
-
Mon frère, j'ai promis. C'est la coutume ici, vous le savez, et, je vous le
répète, il n'y a que moi pour improviser.
-
Sotte coutume!
-
Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs.
Demain j'en serai malade; mais il le faut. Permettez-le-moi, mon frère.
Souvenez-vous qu'à Ajaccio vous m'avez dit d'improviser pour amuser cette
demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc
improviser aujourd'hui pour de pauvres gens qui m'en sauront gré, et que cela
aidera à supporter leur chagrin?
-
Allons, fais comme tu voudras, Je gage que tu as déjà composé ta ballata, et tu
ne veux pas la perdre.
-
Non, je ne pourrais pas composer cela d'avance, mon frère. Je me mets devant le
mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors
je chante ce qui me vient à l'esprit.
Tout
cela était dit avec une simplicité telle qu'il était impossible de supposer le
moindre amour-propre poétique chez la signora Colomba. Orso se laissa fléchir
et se rendit avec sa soeur à la maison de Pietri. Le mort était couché sur une
table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et
fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brûlaient autour de la table. À
la tête du mort se tenait sa veuve, et derrière elle un grand nombre de femmes
occupaient tout un côté de la chambre; de l'autre étaient rangés les hommes,
debout, tête nue, l'oeil fixé sur le cadavre, observant un profond silence.
Chaque nouveau visiteur s'approchait de la table, embrassait le mort (1),
faisait un signe de tête à sa veuve et à son fils, puis prenait place dans le
cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des
assistants rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt. «
Pourquoi as-tu quitté ta bonne femme? disait une commère. N'avait-elle pas bien
soin de toi? Que te manquait-il? Pourquoi ne pas attendre un mois encore, ta
bru t'aurait donné un fils? » -- (1) Cet usage subsiste encore à Bocognano
(1840).
Un
grand jeune homme, fils de Pietri, serrant la main froide de son père, s'écria:
« Oh! pourquoi n'es-tu pas mort de la malemort? Nous t'aurions vengé! »
-- (1) La mala morte, mort violente.
Ce
furent les premières paroles qu'Orso entendit en entrant. À sa vue le cercle
s'ouvrit, et un faible murmure de curiosité annonça l'attente de l'assemblée
excitée par la présence de la voceratrice. Colomba embrassa la veuve, prit une
de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeux baissés. Puis
elle rejeta son mezzaro en arrière, regarda fixement le mort, et, penchée sur
ce cadavre, presque aussi pâle que lui, elle commença de la sorte:
«
Charles-Baptiste! le Christ reçoive ton âme! - Vivre, c'est souffrir. Tu vas
dans un lieu - où il n'y a ni soleil ni froidure. - Tu n'as plus besoin de ta
serpe - ni de ta lourde pioche. - Plus de travail pour toi. - Désormais tous
tes jours sont des dimanches. - Charles-Baptiste, le Christ ait ton âme! - Ton
fils gouverne ta maison. - J'ai vu tomber le chêne - desséché par le Libeccio.
- J'ai cru qu'il était mort. - Je suis repassée, et sa racine - avait poussé un
rejeton. - Le rejeton est devenu un chêne, - au vaste ombrage. - Sous ses
fortes branches, Maddelè, repose-toi, - et pense au chêne qui n'est plus. »
Ici
Madeleine commença à sangloter tout haut, et deux ou trois hommes qui, dans
l'occasion, auraient tiré sur des chrétiens avec autant de sang-froid que sur
des perdrix, se mirent à essuyer de grosses larmes sur leurs joues basanées.
Colomba
continua de la sorte pendant quelque temps, s'adressant tantôt au défunt,
tantôt à sa famille, quelquefois, par une prosopopée fréquente dans les
ballata, faisant parler le mort lui-même pour consoler ses amis ou leur donner
des conseils. À mesure qu'elle improvisait, sa figure prenait une expression
sublime; son teint se colorait d'un rose transparent qui faisait ressortir
davantage l'éclat de ses dents et le feu de ses prunelles dilatées. C'était la
pythonisse sur son trépied. Sauf quelques soupirs, quelques sanglots étouffés,
on n'eût pas entendu le plus léger murmure dans la foule qui se pressait autour
d'elle. Bien que moins accessible qu'un autre à cette poésie sauvage, Orso se
sentit bientôt atteint par l'émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la
salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri.
Tout
à coup un léger mouvement se fit dans l'auditoire: le cercle s'ouvrit, et plusieurs
étrangers entrèrent. Au respect qu'on leur montra, à l'empressement qu'on mit à
leur faire place, il était évident que c'étaient des gens dont la visite
honorait singulièrement la maison. Cependant, par respect pour la ballata,
personne ne leur adressa la parole. Celui qui était entré le premier paraissait
avoir une quarantaine d'années. Son habit noir, son ruban rouge à rosette,
l'air d'autorité et de confiance qu'il portait sur sa figure, faisaient d'abord
deviner le préfet. Derrière lui venait un vieillard voûté, au teint bilieux,
cachant mal sous des lunettes vertes un regard timide et inquiet. Il avait un
habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf encore, avait été
évidemment fait plusieurs années auparavant. Toujours à côté du préfet, on eût
dit qu'il voulait se cacher dans son ombre. Enfin, après lui, entrèrent deux
jeunes gens de haute taille, le teint brûlé par le soleil, les joues enterrées
sous d'épais favoris, l'oeil fier, arrogant, montrant une impertinente
curiosité. Orso avait en le temps d'oublier les physionomies des gens de son
village; mais la vue du vieillard en lunettes vertes réveilla sur-le-champ en
son esprit de vieux souvenirs. Sa présence à la suite du préfet suffisait pour
le faire reconnaître. C'était l'avocat Barricini, le maire de Pietranera, qui
venait avec ses deux fils donner au préfet la représentation d'une ballata. Il
serait difficile de définir ce qui se passa en ce moment dans l'âme d'Orso;
mais la présence de l'ennemi de son père lui causa une espèce d'horreur, et,
plus que jamais. il se sentit accessible aux soupçons qu'il avait longtemps
combattus.
Pour
Colomba, à la vue de l'homme à qui elle avait voilé une haine mortelle, sa
physionomie mobile prit aussitôt une expression sinistre. Elle pâlit; sa voix
devint rauque, le vers commencé expira sur ses lèvres... Mais bientôt,
reprenant sa ballata, elle poursuivit avec une nouvelle véhémence:
«
Quand l'épervier se lamente - devant son nid vide, - les étourneaux voltigent
alentour, - insultant à sa douleur. »
Ici
on entendit un rire étouffé; c'étaient les deux jeunes gens nouvellement
arrivés qui trouvaient sans doute la métaphore trop hardie.
«
L'épervier se réveillera, il déploiera ses ailes, lavera son bec dans le sang!
- Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis - t'adressent leur dernier adieu. -
Leurs larmes ont assez coulé. - La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. -
Pourquoi te pleurerait-elle? - Tu t'es endormi plein de jours - au milieu de ta
famille - préparé à comparaître - devant le Tout-Puissant. - L'orpheline pleure
son père, - surpris par de lâches assassins, - frappé par derrière; - son père
dont le sang est rouge - sous l'amas de feuilles vertes. - Mais elle a
recueilli son sang, - ce sang noble et innocent; - elle l'a répandu sur Pietranera,
- pour qu'il devînt un poison mortel. Et Pietranera restera marquée, - jusqu'à
ce qu'un sang coupable - ait effacé la trace du sang innocent. »
En
achevant ces mots, Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle rabattit son
mezzaro sur sa figure, et on I'entendit sangloter. Les femmes en pleurs
s'empressèrent autour de l'improvisatrice; plusieurs hommes jetaient des
regards farouches sur le maire et ses fils; quelques vieillards murmuraient
contre le scandale qu'ils avaient occasionné par leur présence. Le fils du
défunt fendit la presse et se disposait à prier le maire de vider la place au
plus vite; mais celui-ci n'avait pas attendu cette invitation. Il gagnait la
porte, et déjà ses deux fils étaient dans la rue. Le préfet adressa quelques
compliments de condoléance au jeune Pietri, et les suivit presque aussitôt.
Pour Orso, il s'approcha de sa soeur, lui prit le bras et l'entraîna hors de la
salle.
-
Accompagnez-les, dit le jeune Pietri à quelques-uns de ses amis. Ayez soin que
rien ne leur arrive!
Deux
ou trois jeunes gens mirent précipitamment leur stylet dans la manche gauche de
leur veste, et escortèrent Orso et sa soeur jusqu'à la porte de leur maison.
CHAPITRE
XIII.
Colomba,
haletante, épuisée, était hors d'état de prononcer une parole. Sa tête était
appuyée sur l'épaule de son frère, et elle tenait une de ses mains serrée entre
les siennes. Bien qu'il lui sût intérieurement assez mauvais gré de sa
péroraison, Orso était trop alarmé pour lui adresser le moindre reproche. Il
attendait en silence la fin de la crise nerveuse à laquelle elle semblait en
proie, lorsqu'on frappa à la porte, et Saveria entra tout affairée annonçant: «
Monsieur le Préfet! » À ce nom, Colomba se releva comme honteuse de sa
faiblesse, et se tint debout, s'appuyant sur une chaise qui tremblait
visiblement sous sa main.
Le
préfet débuta par quelques excuses banales sur l'heure indue de sa visite,
plaignit mademoiselle Colomba, parla du danger des émotions fortes, blâma la
coutume des lamentations funèbres que le talent même de la voceratrice rendait
encore plus pénibles pour les assistants; il glissa avec adresse un léger
reproche sur la tendance de la dernière improvisation. Puis, changeant de ton:
-
Monsieur della Rebbia, dit-il, je suis chargé de bien des compliments pour vous
par vos amis anglais: miss Nevil fait mille amitiés à mademoiselle votre soeur.
J'ai pour vous une lettre d'elle à vous remettre.
-
Une lettre de miss Nevil? s'écria Orso.
-
Malheureusement je ne l'ai pas sur moi, mais vous l'aurez dans cinq minutes.
Son père a été souffrant. Nous avons craint un moment qu'il n'eût gagné nos
terribles fièvres. Heureusement, le voilà hors d'affaire, et vous en jugerez
par vous-même, car vous le verrez bientôt, j'imagine.
-
Miss Nevil a dû être bien inquiète?
-
Par bonheur elle n'a connu le danger que lorsqu'il était déjà loin. Monsieur
della Rebbia, miss Nevil m'a beaucoup parlé de vous et de mademoiselle votre
soeur.
Orso
s'inclina.
-
Elle a beaucoup d'amitié pour vous deux. Sous un extérieur plein de grâce, sous
une apparence de légèreté, elle cache une raison parfaite.
-
C'est une charmante personne, dit Orso.
-
C'est presque à sa prière que je viens ici, monsieur. Personne ne connaît mieux
que moi une fatale histoire que je voudrais bien n'être pas obligé de vous
rappeler. Puisque monsieur Barricini est encore maire de Pietranera, et moi,
préfet ce département, je n'ai pas besoin de vous dire le cas que je fais de
certains soupçons, dont, si je, suis bien informé, quelques personnes
imprudentes vous ont fait part, et que vous avez repoussés je le sais, avec
l'indignation qu'on devait attendre de votre position et de votre caractère.
-
Colomba, dit Orso s'agitant sur sa chaise, tu es bien fatiguée. Tu devrais
aller te coucher.
Colomba
fit un signe de tête négatif. Elle avait repris son calme habituel et fixait
des yeux ardents sur le préfet.
-
Monsieur Barricini, continua le préfet, désirerait vivement voir cesser cette
espèce d'inimitié, ... c'est-à-dire cet état d'incertitude où vous vous trouvez
l'un vis-à-vis de l'autre... Pour ma part, je serais enchanté de vous voir
établir avec lui les rapports que doivent avoir ensemble des gens faits pour
s'estimer...
-
Monsieur, interrompit Orso d'une voix émue, je n'ai jamais accusé l'avocat
Barricini d'avoir fait assassiner mon père, mais il a fait une action qui
m'empêchera toujours d'avoir aucune relation avec lui. Il a supposé une lettre
menaçante, au nom d'un certain bandit... du moins il l'a sourdement attribuée à
mon père. Cette lettre enfin, monsieur, a probablement été la cause indirecte
de sa mort. »
Le
préfet se recueillit un instant.
-
Que monsieur votre père l'ait cru, lorsque, emporté par la la vivacité de son
caractère, il plaidait contre monsieur Barricini, la chose est excusable; mais,
de votre part, un semblable aveuglement n'est plus permis. Réfléchissez donc
que Barricini n'avait point intérêt à supposer cette lettre... Je ne vous parle
pas de son caractère, ... vous ne le connaissez point, vous êtes prévenu contre
lui, ... mais vous ne supposez pas qu'un homme connaissant les lois...
-
Mais, monsieur, dit Orso en se levant, veuillez songer que me dire que cette
lettre n'est pas l'ouvrage de monsieur Barricini, c'est l'attribuer à mon père.
Son honneur, monsieur, est le mien.
-
Personne plus que moi, monsieur, poursuivit le préfet, n'est convaincu de
l'honneur du colonel della Rebbia... mais... l'auteur de cette lettre est connu
maintenant.
-
Qui? s'écria Colomba s'avançant vers le préfet.
-
Un misérable, coupable de plusieurs crimes... de ces crimes que vous ne
pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur, un certain Tomaso Bianchi, à
présent détenu dans les prisons de Bastia, a révélé qu'il était l'auteur de
cette fatale lettre.
-
Je ne connais pas cet homme, dit Orso. Quel aurait pu être son but?
-
C'est un homme de ce pays, dit Colomba, frère d'un ancien meunier à nous. C'est
un méchant et un menteur, indigne qu'on le croie.
-
Vous allez voir, continua le préfet, l'intérêt qu'il avait dans l'affaire. Le
meunier dont parle mademoiselle votre soeur, - il se nommait, je crois,
Théodore, - tenait à loyer du colonel un moulin sur le cours d'eau dont
monsieur Barricini contestait la possession à monsieur votre père. Le colonel,
généreux à son habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or,
Tomaso a cru que si monsieur Barricini obtenait le cours d'eau, il aurait un
loyer considérable à lui payer, car on sait que monsieur Barricini aime assez
l'argent. Bref, pour obliger son frère, Tomaso a contrefait la lettre du
bandit, et voilà toute l'histoire. Vous savez que les liens de famille sont si
puissants en Corse, qu'ils entraînent quelquefois au crime... Veuillez prendre
connaissance de cette lettre que m'écrit le procureur général, elle vous
confirmera ce que je viens de vous dire.
Orso
parcourut la lettre qui relatait en détail les aveux de Tomaso, et Colomba
lisait en même temps par-dessus l'épaule de son frère.
Lorsqu'elle
eut fini, elle s'écria:
-
Orlanduccio Barricini est allé à Bastia il y a un mois, lorsqu'on a su que mon
frère allait revenir. Il aura vu Tomaso et lui aura acheté ce mensonge.
-
Mademoiselle, dit le préfet avec impatience, vous expliquez tout par des
suppositions odieuses; est-ce le moyen de découvrir la vérité? Vous, monsieur,
vous êtes de sang-froid; dites-moi, que pensez-vous maintenant? Croyez-vous,
comme mademoiselle, qu'un homme qui n'a à redouter qu'une condamnation assez
légère se charge de gaieté de coeur d'un crime de faux pour obliger quelqu'un
qu'il ne connaît pas?
Orso
relut la lettre du procureur général, pesant chaque mot avec une attention
extraordinaire; car, depuis qu'il avait vu l'avocat Barricini, il se sentait
plus difficile à convaincre qu'il ne l'eût été quelques jours auparavant. Enfin
il se vit contraint d'avouer que l'explication lui paraissait satisfaisante. -
Mais Colomba s'écria avec force:
-
Tomaso Bianchi est un fourbe. Il ne sera pas condamné, ou il s'échappera de
prison, j'en suis sûre.
Le
préfet haussa les épaules.
-
Je vous ai fait part, monsieur, dit-il, des renseignements que j'ai reçus. Je
me retire, et je vous abandonne à vos réflexions. J'attendrai que votre raison
vous ait éclairé, et j'espère qu'elle sera plus puissante que les...
suppositions de votre soeur.
Orso,
après quelques paroles pour excuser Colomba, répéta qu'il croyait maintenant
que Tomaso était le seul coupable.
Le
préfet s'était levé pour sortir.
-
S'il n'était pas si tard. dit-il, je vous proposerais de venir avec moi prendre
la lettre de miss Nevil... Par la même occasion, vous pourriez dire à monsieur
Barricini ce que vous venez de me dire, et tout serait fini.
-
Jamais Orso della Rebbia n'entrera chez un Barricini! s'écria Colomba avec
impétuosité.
-
Mademoiselle est le tintinajo (1) de la famille, à ce qu'il paraît, dit
le préfet d'un air de raillerie. -- (1) On appelle ainsi le bélier porteur
d'une sonnette qui conduit le troupeau, et, par métaphore, on donne le même nom
au membre d'une famille qui la dirige dans toute les affaires importantes.
-
Monsieur, dit Colomba d'une voix ferme, on vous trompe. Vous ne connaissez pas
l'avocat. C'est le plus rusé, le plus fourbe des hommes. Je vous en conjure, ne
faites pas faire à Orso une action qui le couvrirait de honte.
-
Colomba! s'écria Orso, la passion te fait déraisonner.
-
Orso! Orso! par la cassette que je vous ai remise, je vous en supplie,
écoutez-moi. Entre vous et les Barricini il y a du sang; vous n'irez pas chez
eux!
-
Ma soeur!
-
Non, mon frère, vous n'irez point, ou je quitterai cette maison, et vous ne me
reverrez plus... Orso, ayez pitié de moi.
Et
elle tomba à genoux.
-
Je suis désolé, dit le préfet, de voir mademoiselle della Rebbia si peu
raisonnable. Vous la convaincrez, j'en suis sûr.
Il
entrouvrit la porte et s'arrêta, paraissant attendre qu'Orso le suivît.
-
Je ne puis la quitter maintenant, dit Orso... Demain, si...
-
Je pars de bonne heure, dit le préfet.
-
Au moins, mon frère, s'écria Colomba les mains jointes, attendez jusqu'à demain
matin. Laissez-moi revoir les papiers de mon père... Vous ne pouvez me refuser
cela.
-
Eh bien! tu les verras ce soir, mais au moins tu ne me tourmenteras plus
ensuite avec cette haine extravagante... Mille pardons, monsieur le préfet...
Je me sens moi-même si mal à mon aise. Il vaut mieux que ce soit demain.
-
La nuit porte conseil, dit le préfet, en se retirant, j'espère que demain
toutes vos irrésolutions auront cessé.
-
Savéria, s'écria Colomba, prends la lanterne et accompagne monsieur le préfet.
Il te remettra une lettre pour mon frère.
Elle
ajouta quelques mots que Saveria seule entendit.
-
Colomba, dit Orso lorsque le préfet fut parti, tu m'as fait beaucoup de peine.
Te refuseras-tu donc toujours à l'évidence?
-
Vous m'avez donné jusqu'à demain, répondit-elle. J'ai bien peu de temps, mais
j'espère encore.
Puis
elle prit un trousseau de clefs et courut dans une chambre de I'étage
supérieur. Là, on l'entendit ouvrir précipitamment des tiroirs et fouiller dans
un secrétaire où le colonel della Rebbia enfermait autrefois des papiers
importants.
CHAPITRE
XIV.
Saveria
fut longtemps absente, et l'impatience d'Orso était à son comble lorsqu'elle
reparut enfin, tenant une lettre, et suivie de la petite Chilina, qui se
frottait les yeux, car elle avait été réveillée de son premier somme.
-
Enfant, dit Orso, que viens-tu faire ici à cette heure?
-
Mademoiselle me demande, répondit Chilina.
-
Que diable lui veut-elle? pensa Orso; mais il se hâta de décacheter la lettre
de miss Lydia, et, pendant qu'il lisait, Chilina montait auprès de sa soeur.
«
Mon père a été un peu malade, monsieur, disait miss Nevil, et il est d'ailleurs
si paresseux pour écrire, que je suis obligée de lui servir de secrétaire.
L'autre jour, vous savez qu'il s'est mouillé les pieds sur le bord de la mer,
au lieu d'admirer le paysage avec nous, et il n'en faut pas davantage pour
donner la fièvre dans votre charmante île. Je vois d'ici la mine que vous
faites, vous cherchez sans doute votre stylet, mais j'espère que vous n'en avez
plus. Donc, mon père a eu un peu de fièvre, et moi beaucoup de frayeur; le
préfet, que je persiste à trouver très aimable, nous a donné un médecin fort
aimable aussi, qui, en deux jours, nous a tirés de peine: l'accès n'a pas
reparu, et mon père veut retourner à la chasse; mais je la lui défends encore.
- Comment avez-vous trouvé votre château des montagnes? Votre tour du nord
est-elle toujours à la même place? Y a-t-il des fantômes? Je vous demande tout
cela, parce que mon père se souvient que vous lui avez promis daims, sangliers,
mouflons... Est-ce bien là le nom de cette bête étrange? En allant nous
embarquer à Bastia, nous comptons vous demander l'hospitalité, et j'espère que
le château della Rebbia, que vous dites si vieux et si délabré, ne s'écroulera
pas sur nos têtes. Quoique le préfet soit si aimable qu'avec lui on ne manque
jamais de sujet de conversation, by the bye, je me flatte de lui avoir
fait tourner la tête. - Nous avons parlé de votre seigneurie. Les gens de loi
de Bastia lui ont envoyé certaines révélations d'un coquin qu'ils tiennent sous
les verrous, et qui sont de nature à détruire vos derniers soupçons; votre
inimitié, qui parfois m'inquiétait, doit cesser dès lors. Vous n'avez pas
d'idée comme cela m'a fait plaisir. Quand vous êtes parti avec la belle
voceratrice, le fusil à la main, le regard sombre, vous m'ayez paru plus Corse
qu'à l'ordinaire... trop Corse même. Basta! je vous en écris si long,
parce que je m'ennuie. Le préfet va partir, hélas! Nous vous enverrons un
message lorsque nous nous mettrons en route pour vos montagnes, et je prendrai
la liberté d'écrire à mademoiselle Colomba pour lui demander un bruccio, ma
solenne. En attendant, dites-lui mille tendresses. Je fais grand usage de
son stylet, j'en coupe les feuillets d'un roman que j'ai apporté; mais ce fer
terrible s'indigne de cet usage et me déchire mon livre d'une façon pitoyable.
Adieu, monsieur; mon père vous envoie his best love. Écoutez le préfet,
il est homme de bon conseil, et se détourne de sa route, je crois, à cause de
vous; il va poser une première pierre à Corte; je m'imagine que ce doit être
une cérémonie bien imposante, et je regrette fort de n'y pas assister. Un
monsieur en habit brodé, bas de soie, écharpe blanche, tenant une truelle!...
et un discours; la cérémonie se terminera par les cris mille fois répétés de vive
le roi! - Vous allez être bien fat de m'avoir fait remplir les quatre
pages; mais je m'ennuie, monsieur, je vous le répète, et, par cette raison, je
vous permets de m'écrire très longuement. À propos, je trouve extraordinaire
que vous ne m'ayez pas encore mandé votre heureuse arrivée dans
Pietranera-Castle.
LYDIA.
P.-S.
Je vous demande d'écouter le préfet, et de faire ce qu'il vous dira. Nous avons
arrêté ensemble que vous deviez en agir ainsi, et cela me fera plaisir. »
Orso
lut trois ou quatre fois cette lettre, accompagnant mentalement chaque lecture
de commentaires sans nombre; puis il fit une longue réponse, qu'il chargea
Saveria de porter à un homme du village qui partait la nuit même pour Ajaccio.
Déjà il ne pensait guère à discuter avec sa soeur les griefs vrais ou faux des
Barricini, la lettre de miss Lydia lui faisait tout voir en couleur de rose; il
n'avait plus ni soupçons ni haine. Après avoir attendu quelque temps que sa
soeur redescendît, et ne la voyant pas reparaître, il alla se coucher, le coeur
plus léger qu'il ne se l'était senti depuis longtemps. Chilina ayant été
congédiée avec des instructions secrètes, Colomba passa la plus grande partie
de la nuit à lire de vieilles paperasses. Un peu avant le jour, quelques petits
cailloux furent lancés contre sa fenêtre; à ce signal, elle descendit au
jardin, ouvrit une porte dérobée, et introduisit dans sa maison deux hommes de
fort mauvaise mine; son premier soin fut de les mener à la cuisine et de leur
donner à manger. Ce qu'étaient ces hommes, on le saura tout à l'heure.
CHAPITRE
XV.
Le
matin, vers six heures, un domestique du préfet frappait à la maison d'Orso.
Reçu par Colomba, il lui dit que le préfet allait partir, et qu'il attendait
son frère. Colomba répondit sans hésiter que son frère venait de tomber dans
l'escalier et de se fouler le pied; qu'étant hors d'état de faire un pas, il
suppliait monsieur le préfet de l'excuser, et serait très reconnaissant, s'il
daignait prendre la peine de passer chez lui. Peu après ce message, Orso
descendit et demanda à sa soeur si le préfet ne l'avait pas envoyé chercher.
-
Il vous prie de l'attendre ici, dit-elle avec la plus grande assurance.
Une
demi-heure s'écoula sans qu'on aperçût le moindre mouvement du côté de la
maison des Barricini; cependant Orso demandait à Colomba si elle avait fait
quelque découverte; elle répondit qu'elle s'expliquerait devant le préfet. Elle
affectait un grand calme, mais son teint et ses yeux annonçaient une agitation
fébrile.
Enfin,
on vit s'ouvrir la porte de la maison Barricini; le préfet, en habit de voyage,
sortit le premier, suivi du maire et de ses deux fils. Quelle fut la
stupéfaction des habitants de Pietranera, aux aguets depuis le lever du soleil
pour assister au départ du premier magistrat du département, lorsqu'ils le
virent, accompagné des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et
entrer dans la maison della Rebbia. « Ils font la paix! » s'écrièrent les
politiques du village.
-
Je vous le disais bien, ajouta un vieillard, Orso Antonio a trop vécu sur le
continent pour faire les choses comme un homme de coeur. - Pourtant, répondit
un rebbianiste, remarquez que ce sont les Barricini qui viennent le trouver.
Ils demandent grâce.
-
C'est le préfet qui les a tous embobelinés, le vieillard; on n'a plus de
courage aujourd'hui, et les jeunes gens se soucient du sang de leur père comme
s'ils étaient tous des bâtards.
Le
préfet ne fut pas médiocrement surpris de trouver Orso debout et marchant sans
peine. En deux mots, Colomba s'accusa de son mensonge et lui en demanda pardon:
-
Si vous aviez demeuré ailleurs, monsieur le préfet, dit-elle, mon frère serait
allé dès hier vous présenter ses respects.
Orso
se confondait en excuses, protestant qu'il n'était pour rien dans cette ruse
ridicule, dont il était profondément mortifié. Le préfet et le vieux Barricini
parurent croire à la sincérité de ses regrets, justifiés d'ailleurs par sa
confusion et les reproches qu'il adressait à sa soeur; mais les fils du maire
ne parurent pas satisfaits:
-
On se moque de nous, dit Orlanduccio, assez haut pour être entendu.
-
Si ma soeur me jouait de ces tours, dit Vincentello, je lui ôterais bien vite
l'envie de recommencer.
Ces
paroles, et le ton dont elles furent prononcées, déplurent à Orso et lui firent
perdre un peu de sa bonne volonté. Il échangea avec les jeunes Barricini des
regards où ne se peignait nulle bienveillance.
Cependant
tout le monde étant assis, à l'exception de Colomba, qui se tenait debout près
de la porte de la cuisine, le préfet prit la parole, et, après quelques lieux
communs sur les préjugés du pays, rappela que la plupart des inimitiés les plus
invétérées n'avaient pour cause que des malentendus. Puis, s'adressant au
maire, il lui dit que M. della Rebbia n'avait jamais cru que la famille
Barricini eût pris une part directe ou indirecte dans l'événement déplorable
qui l'avait privé de son père; qu'à la vérité il avait conservé quelques doutes
relatifs à une particularité du procès qui avait existé entre les deux
familles; que ce doute s'excusait par la longue absence de M. Orso et la nature
des renseignements qu'il avait reçus; qu'éclairé maintenant par des révélations
récentes, il se tenait pour complètement satisfait, et désirait établir avec M.
Barricini et ses fils des relations d'amitié et de bon voisinage.
Orso
s'inclina d'un air contraint; M. Barricini balbutia quelques mots que personne
n'entendit; ses fils regardèrent les poutres du plafond. Le préfet, continuant
sa harangue, allait adresser à Orso la contrepartie de ce qu'il venait de
débiter à M. Barricini, lorsque Colomba, tirant de dessous son fichu quelques
papiers, s'avança gravement entre les parties contractantes:
-
Ce serait avec un bien vif plaisir, dit-elle, que je verrais finir la guerre
entre nos deux familles; mais pour que la réconciliation soit sincère, il faut
s'expliquer et ne rien laisser dans le doute.
-
Monsieur le préfet, la déclaration de Tomaso Bianchi m'était à bon droit
suspecte, venant d'un homme aussi mal famé. - J'ai dit que vos fils peut-être
avaient vu cet homme dans la prison de Bastia...
-
Cela est faux, interrompit Orlanduccio, je ne l'ai point vu.
Colomba
lui jeta un regard de mépris, et poursuivit avec beaucoup de calme en
apparence:
-
Vous avez expliqué l'intérêt que pouvait avoir Tomaso à menacer monsieur
Barricini au nom d'un bandit redoutable, par le désir qu'il avait de conserver
à son frère Théodore le moulin que mon père lui louait à bas prix?...
-
Cela est évident, dit le préfet.
-
De la part d'un misérable comme paraît être ce Bianchi, tout s'explique, dit
Orso, trompé par l'air de modération de sa soeur.
-
La lettre contrefaite, continua Colomba, dont les yeux commençaient à briller
d'un éclat plus vif, est datée du 11 juillet. Tomaso était alors chez son
frère, au moulin.
-
Oui, dit le maire un peu inquiet.
-
Quel intérêt avait donc Tomaso Bianchi? s'écria Colomba d'un air de triomphe.
Le bail de son frère était expiré; mon père lui avait donné congé le 1er
juillet. Voici le registre de mon père, la minute du congé, la lettre d'un
homme d'affaires d'Ajaccio qui nous proposait un nouveau meunier.
En
parlant ainsi, elle remit au préfet les papiers qu'elle tenait à la main.
Il
y eut un moment d'étonnement général. Le maire pâlit visiblement; Orso,
fronçant le sourcil, s'avança pour prendre connaissance des papiers que le
préfet lisait avec beaucoup d'attention.
-
On se moque de nous! s'écria de nouveau Orlanduccio en se levant avec colère.
Allons-nous-en, mon père, nous n'aurions jamais dû venir ici!
Un
instant suffit à M. Barricini pour reprendre son sang-froid. Il demanda à
examiner les papiers; le préfet les lui remit sans dire, un mot. Alors,
relevant ses lunettes vertes sur son front, il les parcourut d'un air assez
indifférent, pendant que Colomba l'observait avec les veux d'une tigresse qui
voit un daim s'approcher de la tanière de ses petits.
-
Mais, dit M. Barricini rabaissant ses lunettes et rendant les papiers au
préfet, - connaissant la bonté de feu monsieur le colonel... Tomaso a pensé...
il a dû penser... que monsieur le colonel reviendrait sur sa résolution de lui
donner congé... De fait, il est resté en possession du moulin, donc...
-
C'est moi, dit Colomba d'un ton de mépris, qui le lui ai conservé. Mon père
était mort, et dans ma position je devais ménager les clients de ma famille.
-
Pourtant, dit le préfet, ce Tomaso reconnaît qu'il a écrit la lettre..., cela
est clair.
-
Ce qui est clair pour moi, interrompit Orso, c'est qu'il y a de grandes
infamies cachées dans toute cette affaire.
-
J'ai encore à contredire une assertion de ces messieurs, dit Colomba.
Elle
ouvrit la porte de la cuisine, et aussitôt entrèrent dans la salle,
Brandolaccio, le licencié en théologie et le chien Brusco. Les deux bandits
étaient sans armes, au moins apparentes; ils avaient la cartouchière à la
ceinture, mais point le pistolet qui en est le complément obligé. En entrant
dans la salle, ils ôtèrent respectueusement leurs bonnets.
On
peut concevoir l'effet que produisit leur subite apparition. Le maire pensa
tomber à la renverse; ses fils se jetèrent bravement devant lui, la main dans
la poche de leur habit, cherchant leurs stylets. Le préfet fit un mouvement
vers la porte, tandis qu'Orso, saisissant Brandolaccio au collet, lui cria:
-
Que viens-tu faire ici, misérable?
-
C'est un guet-apens! s'écria le maire essayant d'ouvrir la porte; mais Saveria
l'avait fermée en dehors à double tour, d'après l'ordre des bandits, comme on
le sut ensuite.
-
Bonnes gens! dit Brandolaccio, n'ayez pas peur de moi; je ne suis pas si diable
que je suis noir. Nous n'avons nulle mauvaise intention. Monsieur le préfet, je
suis bien votre serviteur. - Mon lieutenant, de la douceur, vous m'étranglez. -
Nous venons ici comme témoins. Allons, parle, toi, Curé, tu as la langue bien
pendue.
-
Monsieur le préfet, dit le licencié, je n'ai pas l'honneur d'être connu de
vous. Je m'appelle Giocanto Castriconi, plus connu sous le nom du Curé... Ah!
vous me remettez! Mademoiselle, que je n'avais pas l'avantage de connaître non
plus, m'a fait prier de lui donner des renseignements sur un nommé Tomaso
Bianchi, avec lequel j'étais détenu, il y a trois semaines, dans les prisons de
Bastia. Voici ce que j'ai à vous dire...
-
Ne prenez pas cette peine, dit le préfet; je n'ai rien à entendre d'un homme
comme vous... Monsieur della Rebbia, j'aime à croire que vous n'êtes pour rien
dans cet odieux complot. Mais êtes-vous maître chez vous? Faites ouvrir cette
porte. Votre soeur aura peut-être à rendre compte des étranges relations
qu'elle entretient avec des bandits.
-
Monsieur le préfet, s'écria Colomba, daignez entendre ce que va dire cet homme.
Vous êtes ici pour rendre justice à tous, et votre devoir est de rechercher la
vérité. Parlez, Giocanto Castriconi.
-
Ne l'écoutez pas! s'écrièrent en choeur les trois Barricini.
-
Si tout le monde parle à la fois, dit le bandit en souriant, ce n'est pas le
moyen de s'entendre. Dans la prison donc, j'avais pour compagnon, non pour ami,
ce Tomaso en question. Il recevait de fréquentes visites de monsieur
Orlanduccio...
-
C'est faux, s'écrièrent à la fois les deux frères.
-
Deux négations valent une affirmation, observa froidement Castriconi. Tomaso
avait de l'argent; il mangeait et buvait du meilleur. J'ai toujours aimé la
bonne chère (c'est là mon moindre défaut), et, malgré ma répugnance à frayer
avec ce drôle, je me laissai aller à dîner plusieurs fois avec lui. Par
reconnaissance, je lui proposai de s'évader avec moi... Une petite... pour qui
j'avais eu des bontés, m'en avait fourni les moyens... Je ne veux compromettre
personne. Tomaso refusa, me dit qu'il était sûr de son affaire, que l'avocat
Barricini l'avait recommandé à tous les juges, qu'il sortirait de là blanc
comme neige et avec de l'argent dans la poche. Quant à moi, je crus devoir
prendre l'air. Dixi.
-
Tout ce que dit cet homme est un tas de mensonges, répéta résolument
Orlanduccio. Si nous étions en rase campagne, chacun avec notre fusil, il ne
parlerait pas de la sorte.
-
En voilà une de bêtise! s'écria Brandolaccio. Ne vous brouillez pas avec le
Curé, Orlanduccio.
-
Me laisserez-vous sortir enfin, monsieur della Rebbia? dit le préfet frappant
du pied d'impatience.
-
Saveria! Saveria! criait Orso, ouvrez la porte, de par le diable!
-
Un instant, dit Brandolaccio. Nous avons d'abord à filer, nous, de notre côté.
Monsieur le préfet, il est d'usage, quand on se rencontre chez des amis
communs, de se donner une demi-heure de trêve en se quittant.
Le
préfet lui lança un regard de mépris.
-
Serviteur à toute la compagnie, dit Brandolaccio. Puis étendant le bras
horizontalement: Allons, Brusco, dit-il à son chien, saute pour monsieur le
préfet!
Le
chien sauta, les bandits reprirent à la hâte leurs armes dans la cuisine,
s'enfuirent par le jardin, et à un coup de sifflet aigu la porte de la salle
s'ouvrit comme par enchantement.
-
Monsieur Barricini, dit Orso avec une fureur concentrée, je vous tiens pour un
faussaire. Dès aujourd'hui j'enverrai ma plainte contre vous au procureur du
roi, pour faux et pour complicité avec Bianchi. Peut-être aurai-je encore une
plainte plus terrible à porter contre vous.
-
Et moi, monsieur della Rebbia, dit le maire, je porterai ma plainte contre vous
pour guet-apens et pour complicité avec des bandits. En attendant, monsieur le
préfet vous recommandera à la gendarmerie.
-
Le préfet fera son devoir, dit celui-ci d'un ton sévère. Il veillera à ce que
l'ordre ne soit pas troublé à Pietranera, il prendra soin que justice soit
faite. Je parle à vous tous, messieurs!
Le
maire et Vincentello étaient déjà hors de la salle. et Orlanduccio les suivait
à reculons lorsque Orso lui dit à voix basse:
-
Votre père est un vieillard que j'écraserais d'un soufflet: c'est à vous que
j'en destine, à vous et à votre frère.
Pour
réponse, Orlanduccio tira son stylet et se jeta sur Orso comme un furieux;
mais, avant qu'il pût faire usage de son arme, Colomba lui saisit le bras
qu'elle tordit avec force pendant qu'Orso, le frappant du poing au visage, le
fit reculer quelques pas et heurter rudement contre le chambranle de la porte.
Le stylet échappa de la main d'Orlanduccio, mais Vincentello avait le sien et
rentrait dans la chambre, lorsque Colomba, sautant sur un fusil, lui prouva que
la partie n'était pas égale. En même temps le préfet se jeta entre les
combattants.
-
À bientôt, Ors' Anton'! cria Orlanduccio; et, tirant violemment la porte de la
salle, il la ferma à clef pour se donner le temps de faire retraite.
Orso
et le préfet demeurèrent un quart d'heure sans parler, chacun à un bout de la
salle. Colomba, l'orgueil du triomphe sur le front, les considérait tour à
tour, appuyée sur le fusil qui avait décidé de la victoire.
-
Quel pays! quel pays! s'écria enfin le préfet en se levant impétueusement.
Monsieur della Rebbia, vous avez eu tort. Je vous demande votre parole
d'honneur de vous abstenir de toute violence et d'attendre que la justice
décide dans cette maudite affaire.
-
Oui, monsieur le préfet, j'ai eu tort de frapper ce misérable; mais enfin je
l'ai frappé, et je ne puis lui refuser la satisfaction qu'il m'a demandée.
-
Eh! non, il ne veut pas se battre avec vous!... Mais s'il vous assassine - ...
Vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour cela.
-
Nous nous garderons, dit Colomba.
-
Orlanduccio, dit Orso, me paraît un garçon de courage et j'augure mieux de lui,
monsieur le préfet. Il a été prompt à tirer son stylet, mais à sa place j'en
aurais peut-être agi de même; et je suis heureux que ma soeur n'ait pas un
poignet de petite maîtresse.
-
Vous ne vous battrez pas! s'écria le préfet; je vous le défends!
-
Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'en matière d'honneur je ne reconnais
d'autre autorité que celle de ma conscience.
-
Je vous dis que vous ne vous battrez pas!
-
Vous pouvez me faire arrêter, monsieur... c'est-à-dire si je me laisse prendre.
Mais, si cela arrivait, vous ne feriez que différer une affaire maintenant
inévitable. Vous êtes homme d'honneur, monsieur le préfet, et vous savez bien
qu'il n'en peut rien autrement.
-
Si vous faisiez arrêter mon frère, ajouta Colomba, la moitié du village
prendrait son parti, et nous verrions une belle fusillade.
-
Je vous préviens, monsieur, dit Orso, et je vous supplie de ne pas croire que
je fais une bravade; je vous préviens que, si monsieur Barricini abuse de son
autorité de maire pour me faire arrêter, je me défendrai.
-
Dès aujourd'hui, dit le préfet, monsieur Barricini est suspendu de ses
fonctions... Il se justifiera, je l'espère... Tenez, monsieur, vous
m'intéressez. Ce que je vous demande est bien peu de chose: restez chez vous
tranquille jusqu'à mon retour de Corte. Je ne serai que trois jours absent. Je
reviendrai avec le procureur du roi, et nous débrouillerons alors complètement
cette triste affaire. Me promettez-vous de vous abstenir jusque-là de toute
hostilité?
-
Je ne puis le promettre, monsieur, si, comme je le pense, Orlanduccio me
demande une rencontre.
-
Comment! monsieur della Rebbia, vous, militaire français, vous voulez vous
battre avec un homme que vous soupçonnez d'un faux?
-
Je l'ai frappé, monsieur.
-
Mais, si vous aviez frappé un galérien et qu'il vous en demandât raison, vous
vous battriez donc avec lui? Allons, monsieur Orso! Eh bien! je vous demande
encore moins: ne cherchez pas Orlanduccio... Je vous permets de vous battre
s'il vous demande un rendez-vous.
-
Il m'en demandera, je n'en doute point, mais je vous promets de ne pas lui
donner d'autres soufflets pour l'engager à se battre.
-
Quel pays! répétait le préfet en se promenant à grands pas. Quand donc
reviendrai-je en France?
-
Monsieur le préfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se fait tard, nous
feriez-vous l'honneur de déjeuner ici?
Le
préfet ne put s'empêcher de rire.
-
Je suis demeuré déjà trop longtemps ici... cela ressemble à de la partialité...
Et cette maudite pierre!... Il faut que je parte... Mademoiselle della
Rebbia... que de malheurs vous avez préparés peut-être aujourd'hui!
-
Au moins, monsieur le préfet, vous rendrez à ma soeur la justice de croire que
ses convictions sont profondes; et, j'en suis sûr maintenant, vous les croyez
vous-même bien établies.
-
Adieu, monsieur, dit le préfet en lui faisant un signe de la main. Je vous
préviens que je vais donner l'ordre au brigadier de gendarmerie de suivre
toutes vos démarches.
Lorsque
le préfet fut sorti:
-
Orso, dit Colomba, vous n'êtes point ici sur le continent. Orlanduccio n'entend
rien à vos duels, et d'ailleurs ce n'est pas de la mort d'un brave que ce misérable
doit mourir.
-
Colomba, ma bonne, tu es la femme forte. Je t'ai de grandes obligations pour
m'avoir sauvé un bon coup de couteau. Donne-moi ta petite main que je la baise.
Mais, vois-tu, laisse-moi faire. Il y a certaines choses que tu n'entends pas.
Donne-moi à déjeuner; et, aussitôt que le préfet se sera mis en route, fais-moi
venir la petite Chilina, qui paraît s'acquitter à merveille des commissions
qu'on lui donne. J'aurai besoin d'elle pour porter une lettre.
Pendant
que Colomba surveillait les apprêts du déjeuner, Orso monta dans sa chambre et
écrivit le billet suivant:
«
Vous devez être pressé de me rencontrer; je ne le suis pas moins. Demain matin
nous pourrons nous trouver à six heures dans la vallée d'Acquaviva. Je suis
très adroit au pistolet, et je ne vous propose pas cette arme. On dit que vous
tirez bien le fusil: prenons chacun un fusil à deux coups. Je viendrai
accompagné d'un homme de ce village. Si votre frère veut vous accompagner,
prenez un second témoin et prévenez-moi. Dans ce cas seulement j'aurai deux
témoins.
ORSO
ANTONIO DELLA REBBIA. »
Le
préfet, après être resté une heure chez l'adjoint du maire, après être entré
pour quelques minutes chez les Barricini, partit pour Corte, escorté d'un seul
gendarme. Un quart d'heure après, Chilina porta la lettre qu'on vient de lire
et la remit à Orlanduccio en propres mains.
La
réponse se fit attendre et ne vint que dans la soirée. Elle était signée de M.
Barricini père, et il annonçait à Orso qu'il déférait au procureur du roi la
lettre de menace adressée à son fils. « Fort de ma conscience, ajoutait-il en
terminant, j'attends que la justice ait prononcé sur vos calomnies. »
Cependant
cinq ou six bergers mandés par Colomba arrivèrent pour garnisonner la tour des
della Rebbia. Malgré les protestations d'Orso, on pratiqua des archere
aux fenêtres donnant sur la place, et toute la soirée il reçut des offres de
service de différentes personnes du bourg. Une lettre arriva même du théologien
bandit, qui promettait, en son nom et en celui de Brandolaccio, d'intervenir si
le maire se faisait assister de la gendarmerie. Il finissait par ce
post-scriptum: « Oserai-je vous demander ce que pense monsieur le préfet de
l'excellente éducation que mon ami donne au chien Brusco? Après Chilina, je ne
connais pas d'élève plus docile et qui montre de plus heureuses dispositions. »
CHAPITRE
XVI.
Le
lendemain se passa sans hostilités. De part et d'autre on se tenait sur la
défensive. Orso ne sortit pas de sa maison, et la porte des Barricini resta
constamment fermée. On voyait les cinq gendarmes laissés en garnison à
Pietranera se promener sur la place ou aux environs du village, assistés du
garde champêtre, seul représentant de la milice urbaine. L'adjoint ne quittait
pas son écharpe; mais, sauf les archere aux fenêtres des deux maisons
ennemies, rien n'indiquait la guerre. Un Corse seul aurait remarqué que sur la
place, autour du chêne vert, on ne voyait que des femmes.
À
l'heure du souper, Colomba montra d'un air joyeux à son frère la lettre
suivante qu'elle venait de recevoir de miss Nevil:
«
Ma chère mademoiselle Colomba, j'apprends avec bien du plaisir, par une lettre
de votre frère, que vos inimitiés sont finies. Recevez-en mes compliments. Mon
père ne peut plus souffrir Ajaccio depuis que votre frère n'est plus là pour
parler guerre et chasser avec lui. Nous partons aujourd'hui, et nous irons
coucher chez votre parente, pour laquelle nous avons une lettre. Après-demain,
vers onze heures, je viendrai vous demander à goûter de ce bruccio des
montagnes, si supérieur, dites-vous, à celui de la ville.
Adieu,
chère mademoiselle Colomba. - Votre amie,
LYDIA
NEVIL. »
-
Elle n'a donc pas reçu ma seconde lettre? s'écria Orso.
-
Vous voyez, par la date de la sienne, que mademoiselle Lydia devait être en
route quand votre lettre est arrivée à Ajaccio. Vous lui disiez donc de ne pas
venir?
-
Je lui disais que nous étions en état de siège. Ce n'est pas, ce me semble, une
situation à recevoir du monde.
-
Bah! ces Anglais sont des gens singuliers. Elle me disait, la dernière nuit que
j'ai passée dans sa chambre, qu'elle serait fâchées de quitter la Corse sans
avoir vu une belle vendette. Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner
le spectacle d'un assaut contre la maison de nos ennemis?
-
Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba?
Tu aurais été un excellent militaire.
-
Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio.
-
C'est inutile. Il faut envoyer quelqu'un pour les prévenir et les arrêter avant
qu'ils se mettent en route.
-
Qui? vous voulez envoyer un messager par le temps qu'il fait pour qu'un torrent
l'emporte avec votre lettre... Que je plains les pauvres bandits par cet orage!
Heureusement, ils ont de bons piloni (1). Savez-vous ce qu'il faut
faire, Orso? Si l'orage cesse, partez demain de très bonne heure, et arrivez
chez notre parente avant que vos amis se soient mis en route. Cela vous sera
facile, miss Lydia se lève toujours tard. Vous leur conterez ce qui s'est passé
chez nous; et s'ils persistent à venir, nous aurons grand plaisir à les
recevoir. -- (1) Manteau de drap très épais garni d'un capuchon.
Orso
se hâta de donner son assentiment à ce projet, et Colomba, après quelques
moments de silence:
-
Vous croyez peut-être, Orso, reprit-elle, que je plaisantais lorsque je vous
parlais d'un assaut contre la maison Barricini? Savez-vous que nous sommes en
force, deux contre un au moins? Depuis que le préfet a suspendu le maire, tous
les hommes d'ici sont pour nous. Nous pourrions les hacher! Il serait facile
d'entamer l'affaire. Si vous le vouliez, j'irais à la fontaine, je me moquerais
de leurs femmes; ils sortiraient... Peut-être... car ils sont si lâches!
peut-être tireraient-ils sur moi par leurs archere; ils me manqueraient.
Tout est dit alors: ce sont eux qui attaquent. Tant pis pour les vaincus: dans
une bagarre où trouver ceux qui ont fait un bon coup? Croyez-en votre soeur,
Orso; les robes noires qui vont venir saliront du papier, diront bien des mots
inutiles. Il n'en résultera rien. Le vieux renard trouverait moyen de leur
faire voir des étoiles en plein Midi. Ah! si le préfet ne s'était pas mis
devant Vincentello, il y en avait un de moins.
Tout
cela était dit avec le même sang-froid qu'elle mettait l'instant d'auparavant à
parler des préparatifs du bruccio.
Orso,
stupéfait, regardait sa soeur avec une admiration mêlée de crainte.
-
Ma douce Colomba, dit-il en se levant de table, tu es, je le crains, le diable
en personne; mais sois tranquille. Si je ne parviens à faire pendre les
Barricini, je trouverai moyen d'en venir à bout d'une autre manière. Balle
chaude ou fer froid (1) ! Tu vois que je n'ai pas oublié le corse. -- (1) Palla
calda u farru freddu, locution très usitée.
-
Le plus tôt serait le mieux, dit Colomba en soupirant. Quel cheval
monterez-vous demain, Ors' Anton'?
-
Le noir. Pourquoi me demandes-tu cela?
-
Pour lui faire donner de l'orge.
Orso
s'étant retiré dans sa chambre, Colomba envoya coucher Saveria et les bergers,
et demeura seule dans la cuisine où se préparait le bruccio. De temps en temps,
elle prêtait l'oreille et paraissait attendre impatiemment que son frère se fût
couché. Lorsqu'elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s'assura qu'il
était tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le
moindre bruit, elle entra dans le jardin.
Le
jardin, fermé de murs, touchait à un terrain assez vaste, enclos de haies, où
l'on mettait les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent guère l'écurie.
En général on les lâche dans un champ et l'on s'en rapporte à leur intelligence
pour trouver à se nourrir et à s'abriter contre le froid et la pluie.
Colomba
ouvrit la porte du jardin avec la même précaution, entra dans l'enclos, et en
sifflant doucement elle attira près d'elle les chevaux, à qui elle portait
souvent du pain et du sel. Dès que le cheval noir fut à sa portée, elle le
saisit fortement par la crinière et lui fendît l'oreille avec son couteau. Le
cheval fit un bond terrible et s'enfuit en faisant entendre ce cri aigu qu'une
vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alors,
Colomba rentrait dans le jardin, lorsque Orso ouvrit sa fenêtre et cria « Qui
va là? » En même temps elle entendit qu'il armait son fusil. Heureusement pour
elle, la porte du jardin était dans une obscurité complète, et un grand figuier
la couvrait en partie. Bientôt, aux lueurs intermittentes qu'elle vit briller
dans la chambre de son frère, elle conclut qu'il cherchait à rallumer sa lampe.
Elle s'empressa alors de fermer la porte du jardin, et se glissant le long des
murs, de façon que son costume noir se confondit avec le feuillage sombre des
espaliers, elle parvint à rentrer dans la cuisine quelques moments avant
qu'Orso ne parût.
-
Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle.
-
Il m'a semblé, dit Orso, qu'on ouvrait la porte du jardin.
-
Impossible. Le chien aurait aboyé. Au reste, allons voir.
Orso
fit le tour du jardin, et après avoir constaté que la porte extérieure était
bien fermée, un peu honteux de cette fausse alerte, il se disposa à regagner sa
chambre.
-
J'aime à voir, mon frère, dit Colomba, que vous devenez prudent, comme on doit
l'être dans votre position.
-
Tu me formes, répondit Orso. Bonsoir.
Le
matin avec l'aube Orso était levé, prêt à partir. Son costume annonçait à la
fois la prétention a l'élégance d'un homme qui va se présenter devant une femme
à qui il veut plaire, et la prudence d'un Corse en vendette. Par-dessus une
redingote bleue bien serrée à la taille, il portait en bandoulière une petite
boîte de fer-blanc contenant des cartouches, suspendue à un cordon de soie
verte; son stylet était placé dans une poche de côté, et il tenait à la main le
beau fusil de Manton chargé à balles. Pendant qu'il prenait à la hâte une tasse
de café versée par Colomba, un berger était sorti pour seller et brider le
cheval. Orso et sa soeur le suivirent de près et entrèrent dans l'enclos. Le
berger s'était emparé du cheval, mais il avait laissé tomber selle et bride, et
paraissait saisi d'horreur, pendant que le cheval, qui se souvenait de la
blessure de la nuit précédente et qui craignait pour son autre oreille, se
cabrait, ruait, hennissait, faisait le diable à quatre.
-
Allons, dépêche-toi lui cria Orso.
-
Ha! Ors' Anton'! ha! Ors' Anton'! s'écriait le berger, sang de la Madone! etc.
C'étaient
des imprécations sans nombre et sans fin, dont la plupart ne pourraient se
traduire.
-
Qu'est-il donc arrivé? demanda Colomba. Tout le monde s'approcha du cheval, et,
le voyant sanglant et l'oreille fendue, ce fut une exclamation générale de
surprise et d'indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi
est, pour les Corses, à la fois une vengeance, un défi et une menace de mort. «
Rien qu'un coup de fusil n'est capable d'expier ce forfait. » Bien qu'Orso, qui
avait longtemps vécu sur le continent, sentît moins qu'un autre l'énormité de
l'outrage, cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se fût présenté à
lui, il est probable qu'il lui eût fait immédiatement expier une insulte qu'il
attribuait à ses ennemis.
-
Les lâches coquins! s'écria-t-il, se venger sur une pauvre bête, lorsqu'ils
n'osent me rencontrer en face!
-
Qu'attendons-nous? s'écria Colomba impétueusement. Ils viennent nous provoquer,
mutiler nos chevaux, et nous ne leur répondrions pas! Etes-vous hommes?
-
Vengeance! répondirent les bergers. Promenons le cheval dans le village et
donnons l'assaut à leur maison.
-
Il y a une grange couverte de paille qui touche à leur tour, dit le vieux Polo
Griffo, en un tour de main je la ferai flamber.
Un
autre proposait d'aller chercher les échelles du clocher de l'église; un
troisième, d'enfoncer les portes de la maison Barricini au moyen d'une poutre
déposée sur la place et destinée à quelque bâtiment en construction. Au milieu
de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses
satellites qu'avant de se mettre à l'oeuvre chacun allait recevoir d'elle un
grand verre d'anisette. Malheureusement, ou plutôt heureusement, l'effet
qu'elle s'était promis de sa cruauté envers le pauvre cheval était perdu en
grande partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage ne fût
l'oeuvre d'un de ses ennemis, et c'était Orlanduccio qu'il soupçonnait
particulièrement; mais il ne croyait pas que ce jeune homme, provoqué et frappé
par lui, eût effacé sa honte en fendant l'oreille à un cheval. Au contraire,
cette basse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour ses adversaires,
et il pensait maintenant avec le préfet que de pareilles gens ne méritaient pas
de se mesurer avec lui. Aussitôt qu'il put se faire entendre, il déclara à ses
partisans confondus qu'ils eussent à renoncer à leurs intentions belliqueuses,
et que la justice, qui allait venir, vengerait fort bien l'oreille de son
cheval.
-
Je suis le maître ici, ajouta-t-il d'un ton sévère, et j'entends qu'on
m'obéisse. Le premier qui s'avisera de parler encore de tuer ou de brûler, je
pourrai bien le brûler à son tour. Allons! qu'on me selle le cheval gris.
-
Comment, Orso, dit Colomba en le tirant à l'écart, vous souffrez qu'on nous
insulte! Du vivant de notre père, jamais les Barricini n'eussent osé mutiler
une bête à nous.
-
Je te promets qu'ils auront lieu de s'en repentir; mais c'est aux gendarmes et
aux geôliers à punir des misérables qui n'ont de courage que contre des
animaux. Je te l'ai dit, la justice me vengera d'eux... ou sinon... tu n'auras
besoin de me rappeler de qui je suis fils...
-
Patience! dit Colomba en soupirant.
-
Souviens-toi bien, ma soeur, poursuivit Orso, que si à mon retour je trouve
qu'on a fait quelque démonstration contre les Barricini, jamais je ne te le
pardonnerai. Puis, d'un ton plus doux: Il est fort possible, fort probable
même, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille; fais en
sorte que leurs chambres soient en ordre, que le déjeuner soit bon, enfin que
nos hôtes soient le moins mal possible. C'est très bien, Colomba, d'avoir du
courage, mais il faut encore qu'une femme sache tenir une maison. Allons,
embrasse-moi, sois sage; voilà le cheval gris sellé.
-
Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.
-
Je n'ai besoin de personne, dit Orso, et je te réponds que je ne me laisserai
pas couper l'oreille.
-
Oh! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre. Ho! Polo
Griffo! Gian' Francè! Memmo! prenez vos fusils; vous allez accompagner mon
frère.
Après
une discussion assez vive, Orso dut se résigner à se faire suivre d'une
escorte. Il prit parmi ses bergers les plus animés ceux qui avaient conseillé
le plus haut de commencer la guerre; puis, après avoir renouvelé ses
injonctions à sa soeur et aux bergers restants, il se mit en route, prenant
cette fois un détour pour éviter la maison Barricini.
Déjà
ils étaient loin de Pietranera, et marchaient de grande hâte, lorsque au
passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans un marécage le vieux Polo
Griffo aperçut plusieurs cochons confortablement couchés dans la boue,
jouissant à la fois du soleil et de la fraîcheur de l'eau. Aussitôt, ajustant
le plus gros, il lui tira un coup de fusil dans la tête et le tua sur la place.
Les camarades du mort se levèrent et s'enfuirent avec une légèreté surprenante;
et bien que l'autre berger fît feu à son tour, ils gagnèrent sains et saufs un
fourré où ils disparurent.
-
Imbéciles! s'écria Orso; vous prenez des cochons pour des sangliers.
-
Non pas, Ors' Anton', répondit Polo Griffo; mais ce troupeau appartient à
l'avocat, et c'est pour lui apprendre à mutiler nos chevaux.
-
Comment, coquins! s'écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies
de nos ennemis! Quittez-moi, misérables. Je n'ai pas besoin de vous. Vous
n'êtes bons qu'à vous battre contre des cochons. Je jure Dieu que si vous osez
me suivre je vous casse la tête!
Les
deux bergers s'entre-regardèrent interdits. Orso donna des éperons à son cheval
et disparut au galop.
-
Eh bien! dit Polo Griffo, en voilà d'une bonne! Aimez donc les gens pour qu'ils
vous traitent comme cela! Le colonel, son père, t'en a voulu parce que tu as
une fois couché en joue l'avocat... Grande bête, de ne pas tirer!... Et le
fils... tu vois ce que j'ai fait pour lui... Il parle de me casser la tête,
comme on fait d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voilà ce qu'on apprend sur
le continent, Memmo! Oui, et si l'on sait que tu as tué ce cochon, on te fera
un procès, et Ors' Anton' ne voudra pas parler aux juges ni payer l'avocat.
Heureusement personne ne t'a vu, et sainte Nega est là pour te tirer d'affaire.
Après
une courte délibération, les deux bergers conclurent que le plus prudent était
de jeter le porc dans une fondrière, projet qu'ils mirent à exécution, bien
entendu après avoir pris chacun quelques grillades sur l'innocente victime de
la haine des della Rebbia et des Barricini.
CHAPITRE
XVII.
Débarrassé
de son escorte indisciplinée, Orso continuait sa route, plus préoccupé du
plaisir de revoir miss Nevil que de la crainte de rencontrer ses ennemis. « Le
procès que je vais avoir avec ces misérables Barricini, se disait-il, va
m'obliger d'aller à Bastia. Pourquoi n'accompagnerais-je pas miss Nevil?
Pourquoi, de Bastia, n'irions-nous pas ensemble aux eaux d'Orezza? » Tout à
coup des souvenirs d'enfance lui rappelèrent nettement ce site pittoresque. Il
se crut transporté sur une verte pelouse au pied des châtaigniers séculaires.
Sur un gazon d'une herbe lustrée, parsemé de fleurs bleues ressemblant à des
yeux qui lui souriaient, il voyait miss Lydia assise auprès de lui. Elle avait
ôté son chapeau, et ses cheveux blonds, plus fins et plus doux que là soie,
brillaient comme de l'or au soleil, qui pénétrait au travers du feuillage. Ses
yeux, d'un bleu si pur, lui paraissaient plus bleus que le firmament. La joue
appuyée sur une main, elle écoutait toute pensive les paroles d'amour qu'il lui
adressait en tremblant. Elle avait cette robe de mousseline qu'elle portait le dernier
jour qu'il l'avait vue à Ajaccio. Sous les plis de cette robe s'échappait un
petit pied dans un soulier de satin noir. Orso se disait qu'il serait bien
heureux de baiser ce pied; mais une des mains de miss Lydia n'était pas gantée,
et elle tenait une pâquerette. Orso lui prenait cette pâquerette, et la main de
Lydia serrait la sienne; et il baisait la pâquerette, et puis la main, et on ne
se fâchait pas... Et toutes ces pensées l'empêchaient de faire attention à la
route qu'il suivait, et cependant il trottait toujours. Il allait pour la
seconde fois baiser en imagination la blanche main de miss Nevil, quand il
pensa baiser en réalité la tête de son cheval qui s'arrêta tout à coup. C'est
que la petite Chilina lui barrait le chemin et lui saisissait la bride.
-
Où allez-vous ainsi, Ors' Anton'? disait-elle. Ne savez-vous pas que votre
ennemi est près d'ici?
-
Mon ennemi! s'écria Orso furieux de se voir interrompu dans un moment aussi
intéressant. Où est-il?
-
Orlanduccio est près d'ici. Il vous attend. Retournez, retournez.
-
Ah! il m'attend! Tu l'as vu?
-
Oui, Ors' Anton', j'étais couchée dans la fougère quand il a passé. Il
regardait de tous les côtés avec sa lunette.
-
De quel côté allait-il?
-
Il descendait par là, du côté où vous allez.
-
Merci.
-
Ors' Anton', ne feriez-vous pas bien d'attendre mon oncle? Il ne peut tarder,
et avec lui vous seriez en sûreté.
-
N'aie pas peur, Chili, je n'ai pas besoin de ton oncle.
-
Si vous vouliez, j'irais devant vous.
-
Merci, merci.
Et
Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille
lui avait indiqué.
Son
premier mouvement avait été un aveugle transport de fureur, et il s'était dit
que la fortune lui offrait une excellente occasion de corriger ce lâche qui
mutilait un cheval pour se venger d'un soufflet. Puis, tout en avançant,
l'espèce de promesse qu'il avait faite au préfet, et surtout la crainte de
manquer la visite de miss Nevil, changeaient ses dispositions et lui faisaient
presque désirer de ne pas rencontrer Orlanduccio. Bientôt le souvenir de son
père, l'insulte faite à son cheval, les menaces des Barricini rallumaient sa
colère, et l'excitaient à chercher son ennemi pour le provoquer et l'obliger à
se battre. Ainsi agité par des résolutions contraires, il continuait de marcher
en avant, mais, maintenant, avec précaution, examinant les buissons et les
haies, et quelquefois même s'arrêtant pour écouter les bruits vagues qu'on
entend dans la campagne. Dix minutes après avoir quitté la petite Chilina (il
était alors environ neuf heures du matin), il se trouva au bord d'un coteau
extrêmement rapide. Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé qu'il
suivait, traversait un maquis récemment brûlé. En ce lieu la terre était chargée
de cendres blanchâtres, et çà et là des arbrisseaux et quelques gros arbres
noircis par le feu et entièrement dépouillés de leurs feuilles se tenaient
debout, bien qu'ils eussent cessé de vivre. En voyant un maquis brûlé, on se
croit transporté dans un site du Nord au milieu de l'hiver, et le contraste de
l'aridité des lieux que la flamme a parcourus avec la végétation luxuriante
d'alentour les fait paraître encore plus tristes et désolés. Mais dans ce
paysage Orso ne voyait en ce moment qu'une chose, importante, il est vrai, dans
sa position: la terre étant nue ne pouvait cacher une embuscade, et celui qui
peut craindre à chaque instant de voir sortir d'un fourré un canon de fusil
dirigé contre sa poitrine, regarde comme une espèce d'oasis un terrain uni où
rien n'arrête la vue. Au maquis brûlé succédaient plusieurs champs en culture,
enclos, selon l'usage du pays, de murs en pierres sèches à hauteur d'appui. Le
sentier passait entre ces enclos, où d'énormes châtaigniers, plantés
confusément, présentaient de loin l'apparence d'un bois touffu.
Obligé
par la roideur de la pente à mettre pied à terre, Orso, qui avait laissé la
bride sur le cou de son cheval, descendait rapidement en glissant sur la
cendre; et il n'était guère qu'à vingt-cinq pas d'un de ces enclos en pierre à
droite du chemin, lorsqu'il aperçut, précisément en face de lui, d'abord un
canon de fusil, puis une tête dépassant la crête du mur. Le fusil s'abaissa, et
il reconnut Orlanduccio prêt à faire feu. Orso fut prompt à se mettre en
défense, et tous les deux, se couchant en joue, se regardèrent quelques
secondes avec cette émotion poignante que le plus brave éprouve au moment de
donner ou de recevoir la mort.
-
Misérable lâche! s'écria Orso...
Il
parlait encore quand il vit la flamme du fusil d'Orlanduccio, et presque en
même temps un second coup partit à sa gauche, de l'autre côté du sentier, tiré
par un homme qu'il n'avait point aperçu, et qui l'ajustait posté derrière un
autre mur. Les deux balles l'atteignirent: l'une, celle d'Orlanduccio, lui
traversa le bras gauche, qu'il lui présentait en le couchant en joue; l'autre
le frappa à la poitrine, déchira son habit, mais, rencontrant heureusement la
lame de son stylet, s'aplatit dessus et ne lui fit qu'une contusion légère. Le
bras gauche d'Orso tomba immobile le long de sa cuisse, et le canon de son
fusil s'abaissa un instant; mais il le releva aussitôt, et, dirigeant son arme
de sa seule main droite, il fit feu sur Orlanduccio. La tête de son ennemi,
qu'il ne découvrait que jusqu'aux yeux, disparut derrière le mur. Orso, se
tournant à sa gauche, lâcha son second coup sur un homme entouré de fumée qu'il
apercevait à peine. À son tour, cette figure disparut. Les quatre coups de
fusil s'étaient succédé avec une rapidité incroyable, et jamais soldats exercés
ne mirent moins d'intervalle dans un feu de file. Après le dernier coup d'Orso,
tout rentra dans le silence. La fumée sortie de son arme montait lentement vers
le ciel; aucun mouvement derrière le mur, pas le plus léger bruit. Sans la
douleur qu'il ressentait au bras, il aurait pu croire que ces hommes sur qui il
venait de tirer étaient des fantômes de son imagination.
S'attendant
à une seconde décharge, Orso fit quelques pas pour se placer derrière un des
arbres brûlés restés debout dans le maquis. Derrière cet abri, il plaça son
fusil entre ses genoux et le rechargea à là hâte. Cependant son bras gauche le
faisait cruellement souffrir, et il lui semblait qu'il soutenait un poids
énorme. Qu'étaient devenus ses adversaires? Il ne pouvait le comprendre. S'ils
s'étaient enfuis, s'ils avaient été blessés, il aurait assurément entendu
quelque bruit, quelque mouvement dans le feuillage. Étaient-ils donc morts, ou
bien plutôt n'attendaient-ils pas, à l'abri de leur mur, l'occasion de tirer de
nouveau sur lui? Dans cette incertitude, et sentant ses forces diminuer, il mit
en terre le genou droit, appuya sur l'autre son bras blessé et se servit d'une
branche qui partait du tronc de l'arbre brûlé pour soutenir son fusil. Le doigt
sur la détente, l'oeil fixé sur le mur, l'oreille attentive au moindre bruit,
il demeura immobile pendant quelques minutes, qui lui parurent un siècle.
Enfin, bien loin derrière lui, un cri éloigné se fit entendre, et bientôt un
chien, descendant le coteau avec la rapidité d'une flèche, s'arrêta auprès de
lui en remuant la queue. C'était Brusco, le disciple et le compagnon des
bandits, annonçant sans doute l'arrivée de son maître; et jamais honnête homme
ne fut plus impatiemment attendu. Le chien, le museau en l'air, tourné du côté de
l'enclos le plus proche, flairait avec inquiétude. Tout à coup il fit entendre
un grognement sourd, franchit le mur d'un bond, et presque aussitôt remonta sur
la crête, d'où il regarda fixement Orso, exprimant dans ses yeux la surprise
aussi clairement que chien le peut faire; puis il se remit le nez au vent,
cette fois dans la direction de l'autre enclos, dont il sauta encore le mur. Au
bout d'une seconde, il reparaissait sur la crête, montrant le même air
d'étonnement et d'inquiétude; puis il sauta dans le maquis, la queue entre les
jambes, regardant toujours Orso et s'éloignant de lui à pas lents, par une
marche de côté, jusqu'à ce qu'il s'en trouvât à quelque distance. Alors,
reprenant sa course, il remonta le coteau presque aussi vite qu'il l'avait descendu,
à la rencontre d'un homme qui s'avançait rapidement malgré la roideur de la
pente.
-
À moi, Brando! s'écria Orso dès qu'il le crut à portée de la voix.
-
Ho! Ors' Anton'! vous êtes blessé! lui demanda Brandolaccio accourant tout
essoufflé. Dans le corps ou dans les membres?...
-
Au bras.
-
Au bras! ce n'est rien. Et l'autre?
-
Je crois l'avoir touché.
Brandolaccio,
suivant son chien, courut à l'enclos le plus proche et se pencha pour regarder
de l'autre coté du mur. Là, ôtant son bonnet:
-
Salut au seigneur Orlanduccio, dit-il. Puis, se tournant du côté d'Orso, il le
salua à son tour d'un air grave:
-
Voilà, dit-il, ce que j'appelle un homme proprement accommodé.
-
Vit-il encore? demanda Orso respirant avec peine.
-
Oh! il s'en garderait; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avez mise
dans l'oeil. Sang de la Madone, quel trou! Bon fusil, ma foi! Quel calibre! Ça
vous écarbouille une cervelle! Dites donc, Ors' Anton', quand j'ai entendu
d'abord pif! pif! je me suis dit Sacrebleu! ils escofient mon lieutenant. Puis
j'entends boum! boum! Ah! je dis, voilà le fusil anglais qui parle: il
riposte... Mais, Brusco, qu'est-ce que tu me veux donc?
Le
chien le mena à l'autre enclos.
-
Excusez! s'écria Brandolaccio stupéfait. Coup double! rien que cela! Peste! on
voit bien que la poudre est chère, car vous l'économisez.
-
Qu'y a-t-il, au nom de Dieu! demanda Orso.
-
Allons! ne faites donc pas le farceur, mon lieutenant! vous jetez le gibier par
terre, et vous voulez qu'on vous le ramasse... En voilà un qui va en avoir un
drôle de dessert aujourd'hui! c'est l'avocat Barricini. De la viande de
boucherie, en veux-tu, en voilà! Maintenant qui diable héritera?
-
Quoi! Vincentello mort aussi?
-
Très mort. Bonne santé à nous autres (1)! Ce qu'il y a de bon avec vous, c'est
que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc voir Vincentello, il est encore
à genoux, la tête appuyée contre le mur. Il a l'air de dormir. C'est là le cas
de dire: Sommeil de plomb. Pauvre diable! -- (1) Salute à noi!
Exclamation qui accompagne ordinairement le mot de mort, et qui lui sert comme
de correctif.
Orso
détourna la tête avec horreur.
-
Es-tu sûr qu'il soit mort?
-
Vous êtes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu'un coup. Voyez-vous,
là... dans la poitrine, à gauche? tenez, comme Vincileone fut attrapé à
Waterloo. Je parierais bien que la balle n'est pas loin du coeur. Coup double!
Ah! je ne me mêle plus de tirer. Deux en deux coups!... À balle!... Les deux
frères!... S'il avait eu un troisième coup, il aurait tué le papa... On fera
mieux une autre fois... Quel coup, Ors' Anton'!... Et dire que cela n'arrivera
jamais à un brave garçon comme moi de faire coup double sur des gendarmes!
Tout
en parlant, le bandit examinait le bras d'Orso et fendait sa manche avec son
stylet.
-
Ce n'est rien, dit-il. Voilà une redingote qui donnera de l'ouvrage à
mademoiselle Colomba... Hein! qu'est-ce que je vois? cet accroc sur la
poitrine?... Rien n'est entré par là? Non, vous ne seriez pas si gaillard.
Voyons, essayez de remuer les doigts... Sentez-vous mes dents quand je vous
mords le petit doigt?... Pas trop?... C'est égal, ce ne sera rien. Laissez-moi
prendre votre mouchoir et votre cravate... Voilà votre redingote perdue...
Pourquoi diable vous faire si beau? Alliez-vous à la noce?... Là, buvez une
goutte de vin... Pourquoi donc ne portez-vous pas de gourde? Est-ce qu'un Corse
sort jamais sans gourde?
Puis,
au milieu du pansement, il s'interrompait pour s'écrier:
-
Coup double! tous les deux roides morts!... C'est le curé qui va rire... Coup
double! Ah! voici enfin cette petite tortue de Chilina.
Orso
ne répondait pas. Il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.
-
Chili, cria Brandolaccio, va regarder derrière ce mur. Hein?
L'enfant,
s'aidant des pieds et des mains, grimpa sur le mur, et aussitôt qu'elle eut
aperçu le cadavre d'Orlanduccio, elle fit le signe de la croix.
Ce
n'est rien, continua le bandit: va voir plus loin, là-bas.
L'enfant
fit un nouveau signe de croix.
-
Est-ce vous, mon oncle? demanda-t-elle timidement.
-
Moi, est-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon à rien? Chili, c'est de
l'ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment.
-
Mademoiselle en aura bien de la joie, dit Chilina, et elle sera bien fâchée de
vous savoir blessé, Ors' Anton'.
-
Allons, Ors' Anton', dit le bandit après avoir achevé le pansement, voilà
Chilina qui a rattrapé votre cheval. Montez et venez avec moi au maquis de la
Stazzona. Bien avisé qui vous y trouverait. Nous vous y traiterons de notre mieux.
Quand nous serons à la croix de Sainte-Christine, il faudra mettre pied à
terre, Vous donnerez votre cheval à Chilina, qui s'en ira prévenir
mademoiselle, et, chemin faisant, vous la chargerez de vos commissions. Vous
pouvez tout dire à la petite, Ors' Anton': elle se ferait plutôt hacher que de
trahir ses amis. Et d'un ton de tendresse: Va, coquine, disait-il, sois
excommuniée, soit maudite, friponne! Brandolaccio, superstitieux comme beaucoup
de bandits, craignait de fasciner les enfants en leur adressant des
bénédictions ou des éloges, car on sait que les puissances mystérieuses qui
président à l'Annocchiatura (1) ont la mauvaise habitude d'exécuter le
contraire de nos souhaits. -- (1) Fascination involontaire qui s'exerce, soit
par les yeux, soit par la parole.
-
Où veux-tu que j'aille, Brando? dit Orso d'une voix éteinte.
-
Parbleu! vous avez à choisir: en prison ou bien au maquis. Mais un della Rebbia
ne connaît pas le chemin de la prison. Au maquis, Ors' Anton'.
-
Adieu donc toutes mes espérances! s'écria douloureusement le blessé.
-
Vos espérances? Diantre! espériez-vous faire mieux avec un fusil à deux
coups?... Ah çà! comment diable vous ont-ils touché? Il faut que ces
gaillards-là aient la vie plus dure que les chats.
-
Ils ont tiré les premiers, dit Orso.
-
C'est vrai, j'oubliais... Pif! pif! boum! boum!... coup double d'une main
(1)!... Quand on fera mieux, je m'irai pendre! Allons, vous voilà monté...
avant de partir, regardez donc un peu votre ouvrage. Il n'est pas poli de
quitter ainsi la compagnie sans lui dire adieu. -- (1) Si quelque chasseur
incrédule me contestait le coup double de M. della Rebbia, je l'engagerais à
aller à Sartène, et à se faire raconter comment un des habitants les plus
distingués et les plus aimables de cette ville se tira seul, et le bras gauche
cassé, d'une position au moins aussi dangereuse.
Orso
donna des éperons à son cheval; pour rien au monde il n'eût voulu voir les
malheureux à qui il venait de donner la mort.
-
Tenez, Ors' Anton', dit le bandit s'emparant de la bride du cheval, voulez-vous
que je vous parle franchement? Eh bien! sans vous offenser, ces deux pauvres
jeunes gens me font de la peine. Je vous prie de m'excuser... Si beaux... si
forts... si jeunes!... Orlanduccio avec qui j'ai chassé tant de fois... Il m'a
donné, il y a quatre jours, un paquet de cigares... Vincentello, qui était
toujours de si belle humeur... C'est vrai que vous avez fait ce que vous deviez
faire... et d'ailleurs le coup est trop beau pour qu'on le regrette... Mais
moi, je n'étais pas dans votre vengeance... Je sais que vous avez raison; quand
on a un ennemi, il faut s'en défaire. Mais les Barricini, c'était une vieille
famille... En voilà encore une qui fausse compagnie!... et par un coup double!
c'est piquant.
Faisant
ainsi l'oraison funèbre des Barricini, Brandolaccio conduisait en hâte Orso,
Chilina et le chien Brusco vers le maquis de la Stazzona.
CHAPITRE
XVIII.
Cependant
Colomba, peu après le départ d'Orso, avait appris par ses espions que les
Barricini tenaient la campagne, et, dès ce moment, elle fut en proie à une vive
inquiétude. On la voyait parcourir la maison en tous sens, allant de la cuisine
aux chambres préparées pour ses hôtes, ne faisant rien et toujours occupée,
s'arrêtant sans cesse pour regarder si elle n'apercevait pas dans le village un
mouvement inusité. Vers onze heures une cavalcade assez nombreuse entra dans
Pietranera; c'étaient le colonel, sa fille, leurs domestiques et leur guide. En
les recevant, le premier mot de Colomba fut: « Avez-vous vu mon frère? » Puis
elle demanda au guide quel chemin ils avaient pris, à quelle heure ils étaient
partis et, sur ses réponses, elle ne pouvait comprendre qu'ils ne se fussent
pas rencontrés.
-
Peut-être que votre frère aura pris par le haut, dit le guide, nous, nous
sommes venus par le bas.
Mais
Colomba secoua la tête et renouvela ses questions. Malgré sa fermeté naturelle,
augmentée encore par l'orgueil de cacher toute faiblesse à des étrangers, il
lui était impossible de dissimuler ses inquiétudes, et bientôt elle les fit
partager au colonel et surtout à miss Lydia, lorsqu'elle les eut mis au fait de
la tentative de réconciliation qui avait eu une si malheureuse issue. Miss
Nevil s'agitait, voulait qu'on envoyât des messagers dans toutes les
directions, et son père offrait de remonter à cheval et d'aller avec le guide à
la recherche d'Orso. Les craintes de ses hôtes rappelèrent à Colomba ses
devoirs de maîtresse de maison. Elle s'efforça de sourire, pressa le colonel de
se mettre à table, et trouva pour expliquer le retard de son frère vingt motifs
plausibles qu'au bout d'un instant elle détruisait elle-même. Croyant qu'il
était de son devoir d'homme de chercher à rassurer des femmes, le colonel proposa
son explication aussi.
-
Je gage, dit-il, que della Rebbia aura rencontré du gibier; il n'a pu résister
à la tentation, et nous allons le voir revenir la carnassière toute pleine.
Parbleu! ajouta-t-il, nous avons entendu sur la route quatre coups de fusil. Il
y en avait deux plus forts que les autres, et j'ai dit à ma fille: je parie que
c'est della Rebbia qui chasse. Ce ne peut être que mon fusil qui fait tant de
bruit.
Colomba
pâlit, et Lydia, qui l'observait avec attention, devina sans peine quels soupçons
la conjecture du colonel venait de lui suggérer. Après un silence de quelques
minutes, Colomba demanda vivement si les deux fortes détonations avaient
précédé ou suivi les autres. Mais ni le colonel, ni sa fille, ni le guide,
n'avaient fait grande attention à ce point capital.
Vers
une heure, aucun des messagers envoyés par Colomba n'étant encore revenu, elle
rassembla tout son courage et força ses hôtes à se mettre à table; mais, sauf
le colonel, personne ne put manger. Au moindre bruit sur la place, Colomba
courait à la fenêtre, puis revenait s'asseoir tristement, et, plus tristement
encore, s'efforçait de continuer avec ses amis une conversation insignifiante à
laquelle personne ne prêtait la moindre attention et qu'interrompaient de longs
intervalles de silence.
Tout
d'un coup, on entendit le galop d'un cheval.
-
Ah! cette fois, c'est mon frère, dit Colomba en se levant.
Mais
à la vue de Chilina montée à califourchon sur le cheval d'Orso:
-
Mon frère est mort! s'écria-t-elle d'une voix déchirante.
Le
colonel laissa tomber son verre, miss Nevil poussa un cri, tous coururent à la
porte de la maison. Avant que Chilina pût sauter à bas de sa monture, elle
était enlevée comme une plume par Colomba qui la serrait à l'étouffer. L'enfant
comprit son terrible regard, et sa première parole fut celle du choeur
d'Othello « Il vit! » Colomba cessa de l'étreindre, et Chilina tomba à terre
aussi lestement qu'une jeune chatte.
-
Les autres? demanda Colomba d'une voix rauque.
Chilina
fit le signe de la croix avec l'index et le doigt du milieu. Aussitôt une vive
rougeur succéda, sur la figure de Colomba, à sa pâleur mortelle. Elle jeta un
regard ardent sur la maison des Barricini, et dit en souriant à ses hôtes:
-
Rentrons prendre le café.
L'Iris
des bandits en avait long à raconter. Son patois, traduit par Colomba en
italien tel quel, puis en anglais par miss Nevil, arracha plus d'une
imprécation au colonel, plus d'un soupir à miss Lydia; mais Colomba écoutait
d'un air impassible; seulement elle tordait sa serviette damassée de façon à la
mettre en pièces. Elle interrompit l'enfant cinq ou six fois pour se faire
répéter que Brandolaccio disait que la blessure n'était pas dangereuse et qu'il
en avait vu bien d'autres. En terminant, Chilina rapporta qu'Orso demandait
avec instance du papier pour écrire, et qu'il chargeait sa soeur de supplier
une dame qui peut-être se trouverait dans sa maison, de n'en point partir avant
d'avoir reçu une lettre de lui.
-
C'est, ajouta l'enfant, ce qui le tourmentait le plus; et j'étais déjà en route
quand il m'a rappelée pour me recommander cette commission. C'était pour la
troisième fois qu'il me la répétait. À cette injonction de son frère, Colomba
sourit légèrement et serra fortement la main de l'Anglaise, qui fondit en larmes
et ne jugea pas à propos de traduire à son père cette partie de la narration.
-
Oui, vous resterez avec moi, ma chère amie, s'écria Colomba en embrassant miss
Nevil, et vous nous aiderez.
Puis,
tirant d'une armoire quantité de vieux linge, elle se mit à le couper pour
faire des bandes et de la charpie. En voyant ses yeux étincelants, son teint
animé, cette alternative de préoccupation et de sang-froid, il eût été
difficile de dire si elle était plus touchée de la blessure de son frère
qu'enchantée de la mort de ses ennemis. Tantôt elle versait du café au colonel
et lui vantait son talent à le préparer; tantôt, distribuant de l'ouvrage à
miss Nevil et à Chilina, elle les exhortait à coudre les bandes et à les
rouler; elle demandait pour la vingtième fois si la blessure d'Orso le faisait
beaucoup souffrir. Continuellement elle s'interrompait au milieu de son travail
pour dire au colonel:
-
Deux hommes si adroits! si terribles!... Lui seul, blessé, n'ayant qu'un
bras... il les a abattus tous les deux. Quel courage, colonel! N'est-ce pas un
héros? Ah! miss Nevil, qu'on est heureux de vivre dans un pays tranquille comme
le vôtre!... Je suis sûre que vous ne connaissiez pas encore mon frère!... Je
l'avais dit: l'épervier déploiera ses ailes!... Vous vous trompiez à son air si
doux... C'est qu'auprès de vous, miss Nevil... Ah! s'il vous voyait travailler
pour lui... Pauvre Orso!
Miss
Lydia ne travaillait guère et ne trouvait pas une parole. Son père demandait
pourquoi l'on ne se hâtait pas de porter plainte devant un magistrat. Il
parlait de l'enquête du coroner et de bien d'autres choses également
inconnues en Corse. Enfin il voulait savoir si la maison de campagne de ce bon
M. Brandolaccio, qui avait donné des secours au blessé, était fort éloignée de
Pietranera, et s'il ne pourrait pas aller lui-même voir son ami.
Et
Colomba répondait avec son calme accoutumé qu'Orso était dans le maquis; qu'il
avait un bandit pour le soigner; qu'il courait grand risque s'il se montrait
avant qu'on se fût assuré des dispositions du préfet et des juges; enfin
qu'elle ferait en sorte qu'un chirurgien habile se rendît en secret auprès de
lui.
-
Surtout, monsieur le colonel, souvenez-vous bien, disait-elle, que vous avez
entendu les quatre coups de fusil, et que vous m'avez dit qu'Orso avait tiré le
second.
Le
colonel ne comprenait rien à l'affaire, et sa fille ne faisait que soupirer et
s'essuyer les yeux.
Le
jour était déjà fort avancé lorsqu'une triste procession entra dans le village.
On rapportait à l'avocat Barricini les cadavres de ses enfants, chacun couché
en travers d'une mule que conduisait un paysan. Une foule de clients et
d'oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait les gendarmes qui
arrivent toujours trop tard, et l'adjoint, qui levait les bras au ciel, répétant
sans cesse: « Que dira monsieur le préfet! » Quelques femmes, entre autres une
nourrice d'Orlanduccio, s'arrachaient les cheveux et poussaient des hurlements
sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moins d'impression que le
désespoir muet d'un personnage qui attirait tous les regards. C'était le
malheureux père, qui, allant d'un cadavre à l'autre, soulevait leurs têtes
souillées de terre, baisait leurs lèvres violettes, soutenait leurs membres
déjà roidis, comme pour leur éviter les cahots de la route. Parfois on le
voyait ouvrir la bouche pour parler, mais il n'en sortait pas un cri, pas une
parole. Toujours les yeux fixés sur les cadavres, il se heurtait contre les
pierres, contre les arbres, contre tous les obstacles qu'il rencontrait.
Les
lamentations des femmes, les imprécations des hommes redoublèrent lorsqu'on se
trouva en vue de la maison d'Orso. Quelques bergers rebbianistes ayant osé
faire entendre une acclamation de triomphe, l'indignation de leurs adversaires
ne put se contenir. « Vengeance! vengeance! » crièrent quelques voix. On lança
des pierres, et deux coups de fusil dirigés contre les fenêtres de la salle où
se trouvaient Colomba et ses hôtes percèrent les contrevents et firent voler
des éclats de bois jusque sur la table près de laquelle les deux femmes étaient
assises. Miss Lydia poussa des cris affreux, le colonel saisit un fusil, et
Colomba, avant qu'il pût la retenir, s'élança vers la porte de la maison et
l'ouvrit avec impétuosité. Là, debout sur le seuil élevé, les deux mains
étendues pour maudire ses ennemis:
-
Lâches! s'écria-t-elle, vous tirez sur des femmes, sur des étrangers! Etes-vous
Corses? êtes-vous hommes? Misérables qui ne savez qu'assassiner par derrière,
avancez! je vous défie. Je suis seule; mon frère est loin. Tuez-moi, tuez mes
hôtes; cela est digne de vous... Vous n'osez, lâches que vous êtes! vous savez
que nous nous vengeons. Allez, allez pleurer comme des femmes, et
remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang!
Il
y avait dans la voix et dans l'attitude de Colomba quelque chose d'imposant et
de terrible; à sa vue, la foule recula épouvantée, comme à l'apparition de ces
fées malfaisantes dont on raconte en Corse plus d'une histoire effrayante dans
les hivers. L'adjoint, les gendarmes et un certain nombre de femmes profitèrent
de ce mouvement pour se jeter entre les deux partis; car les bergers
rebbianistes préparaient déjà leurs armes, et l'on put craindre un moment
qu'une lutte générale ne s'engageât sur la place. Mais les deux factions étaient
privées de leurs chefs, et les Corses, disciplinés dans leurs fureurs, en
viennent rarement aux mains dans l'absence des principaux auteurs de leurs
guerres intestines. D'ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succès, contint
sa petite garnison.
-
Laissez pleurer ces pauvres gens, disait-elle; laissez ce vieillard emporter sa
chair. À quoi bon tuer ce vieux renard qui n'a plus de dents pour mordre? -
Giudice Barricini! souviens-toi du deux août! Souviens-toi du portefeuille
sanglant où tu as écrit de ta main de faussaire! Mon père y avait inscrit ta
dette; tes fils l'ont payée. Je te donne quittance, vieux Barricini!
Colomba,
les bras croisés, le sourire du mépris sur les lèvres, vit porter les cadavres
dans la maison de ses ennemis, puis la foule se dissiper lentement. Elle
referma sa porte, et rentrant dans la salle à manger, dit au colonel:
-
Je vous demande bien pardon pour mes compatriotes, monsieur. Je n'aurais jamais
cru que des Corses tirassent sur une maison où il y a des étrangers, et je suis
honteuse pour mon pays.
Le
soir, miss Lydia s'étant retirée dans sa chambre, le colonel l'y suivit et lui
demanda s'ils ne feraient pas bien de quitter dès le lendemain un village où
l'on était exposé à chaque instant à recevoir une balle dans la tête, et le
plus tôt possible un pays où l'on ne voyait que meurtres et trahisons.
Miss
Nevil fut quelque temps sans répondre, et il était évident que la proposition
de son père ne lui causait pas un médiocre embarras. Enfin elle dit:
-
Comment pourrions-nous quitter cette malheureuse jeune personne dans un moment
où elle a tant besoin de consolation? Ne trouvez-vous pas, mon père, que cela
serait cruel à nous?
-
C'est pour vous que je parle, ma fille, dit le colonel; et si je vous savais en
sûreté dans l'hôtel d'Ajaccio, je vous assure que je serais fâché de quitter
cette île maudite sans avoir serré la main à ce brave della Rebbia.
-
Eh bien! mon père, attendons encore et, avant de partir, assurons-nous bien que
nous ne pouvons leur rendre aucun service.
-
Bon coeur! dit le colonel en baisant sa fille au front. J'aime à te voir ainsi
te sacrifier pour adoucir le malheur des autres. Restons; on ne se repent
jamais d'avoir fait une bonne action.
Miss
Lydia s'agitait dans son lit sans pouvoir dormir. Tantôt les bruits vagues
qu'elle entendait lui paraissaient les préparatifs d'une attaque contre la
maison, tantôt, rassurée pour elle-même, elle pensait au pauvre blessé, étendu
probablement à cette heure sur la terre froide, sans autres secours que ceux
qu'il pouvait attendre de la charité d'un bandit. Elle se le représentait
couvert de sang, se débattant dans des souffrances horribles; et ce qu'il y a
de singulier, c'est que, toutes les fois que l'image d'Orso se présentait à son
esprit, il lui apparaissait toujours tel qu'elle l'avait vu au moment de son
départ, pressant sur ses lèvres le talisman qu'elle lui avait donné... Puis
elle songeait à sa bravoure. Elle se disait que le danger terrible auquel il
venait d'échapper, c'était à cause d'elle, pour la voir un peu plus tôt, qu'il
s'y était exposé. Peu s'en fallait qu'elle ne se persuadât que c'était pour la
défendre qu'Orso s'était fait casser le bras. Elle se reprochait sa blessure,
mais elle l'en admirait davantage; et si le fameux coup double n'avait pas, à
ses yeux, autant de mérite qu'à ceux de Brandolaccio et de Colomba, elle
trouvait cependant que peu de héros de roman auraient montré autant
d'intrépidité, autant de sang-froid dans un aussi grand péril.
La
chambre qu'elle occupait était celle de Colomba. Au-dessus d'une espèce de
prie-Dieu en chêne, à côté d'une palme bénite, était suspendu à la muraille un
portrait en miniature d'Orso en uniforme de sous-lieutenant. Miss Nevil détacha
ce portrait, le considéra longtemps et le posa enfin auprès de son lit, au lieu
de le remettre à sa place. Elle ne s'endormit qu'à la pointe du jour, et le
soleil était déjà fort élevé au-dessus de l'horizon lorsqu'elle s'éveilla.
Devant son lit elle aperçut Colomba, qui attendait immobile le moment où elle
ouvrirait les yeux.
-
Eh bien! mademoiselle, n'êtes-vous pas bien mal dans notre pauvre maison? lui
dit Colomba. Je crains que vous n'ayez guère dormi.
-
Avez-vous de ses nouvelles, ma chère amie? dit miss Nevil en se levant sur son
séant.
Elle
aperçut le portrait d'Orso, et se hâta de jeter un mouchoir pour le cacher.
-
Oui, j'ai de ses nouvelles, dit Colomba en souriant.
Et,
prenant le portrait:
-
Le trouvez-vous ressemblant? Il est mieux que cela.
-
Mon Dieu!... dit miss Nevil toute honteuse, j'ai détaché... par distraction...
ce portrait... J'ai le défaut de toucher à tout... et de ne ranger rien...
Comment est votre frère?
-
Assez bien. Giocanto est venu ici ce matin avant quatre heures. Il m'apportait
une lettre pour vous, miss Lydia; Orso ne m'a pas écrit, à moi. Il y a bien sur
l'adresse: À Colomba; mais plus bas: Pour miss N... Les soeurs ne sont point
jalouses. Giocanto dit qu'il a bien souffert pour écrire. Giocanto, qui a une
main superbe, lui avait offert d'écrire sous sa dictée. Il n'a pas voulu. Il
écrivait avec un crayon, couché sur le dos. Brandolaccio tenait le papier. À
chaque instant mon frère voulait se lever, et alors, au moindre mouvement,
c'étaient dans son bras des douleurs atroces. C'était pitié, disait Giocanto.
Voici sa lettre.
Miss
Nevil lut la lettre, qui était écrite en anglais, sans doute par surcroît de
précaution. Voici ce qu'elle contenait:
«
Mademoiselle,
Une
malheureuse fatalité m'a poussé; j'ignore ce que diront mes ennemis, quelles
calomnies ils inventeront. Peu m'importe, si vous, mademoiselle, vous n'y
donnez pas créance. Depuis que je vous ai vue, je m'étais bercé de rêves
insensés. Il a fallu cette catastrophe pour me montrer ma folie; je suis
raisonnable maintenant. Je sais quel est l'avenir qui m'attend, et il me
trouvera résigné. Cette bague que vous m'avez donnée et que je croyais un
talisman de bonheur, je n'ose la garder. Je crains, miss Nevil, que vous n'ayez
du regret d'avoir si mal placé vos dons, ou plutôt, je crains qu'elle me
rappelle le temps où j'étais fou. Colomba vous la remettra... Adieu,
mademoiselle, vous allez quitter la Corse, et je ne vous verrai plus; mais
dites à ma soeur que j'ai encore votre estime, et, je le dis avec assurance, je
la mérite toujours.
O.
D. R. »
Miss
Lydia s'était détournée pour lire cette lettre, et Colomba, qui l'observait
attentivement, lui remit la bague égyptienne en lui demandant du regard ce que
cela signifiait. Mais miss Lydia n'osait lever la tête, et elle considérait
tristement la bague, qu'elle mettait à son doigt et qu'elle retirait
alternativement.
-
Chère miss Nevil, dit Colomba, ne puis-je savoir ce que vous dit mon frère?
Vous parle-t-il de son état?
-
Mais... dit miss Lydia en rougissant, il n'en parle pas... Sa lettre est en anglais...
Il me charge de dire à mon père... Il espère que le préfet pourra arranger...
Colomba,
souriant avec malice, s'assit sur le lit, prit les deux mains de miss Nevil, et
la regardant avec ses yeux pénétrants:
-
Serez-vous bonne? lui dit-elle. N'est-ce pas que vous répondrez à mon frère?
Vous lui ferez tant de bien! Un moment l'idée m'est venue de vous réveiller
lorsque sa lettre est arrivée, et puis je n'ai pas osé.
-
Vous avez eu bien tort, dit miss Nevil, si un mot de moi pouvait le...
-
Maintenant je ne puis lui envoyer de lettres. Le préfet est arrivé, et
Pietranera est pleine de ses estafiers. Plus tard nous verrons. Ah! si vous
connaissiez mon frère, miss Nevil, vous l'aimeriez comme je l'aime... Il est si
bon! si brave! songez donc à ce qu'il a fait! Seul contre deux et blessé!
Le
préfet était de retour. Instruit par un exprès de l'adjoint, il était venu
accompagné de gendarmes et de voltigeurs, amenant de plus procureur du roi,
greffier et le reste pour instruire sur la nouvelle et terrible catastrophe qui
compliquait, ou si l'on veut qui terminait les inimitiés des familles de
Pietranera. Peu après son arrivée, il vit le colonel Nevil et sa fille, et ne
leur cacha pas qu'il craignait que l'affaire ne prît une mauvaise tournure.
-
Vous savez, dit-il, que le combat n'a pas eu de témoins; et la réputation
d'adresse et de courage de ces deux malheureux jeunes gens était si bien
établie, que tout le monde se refuse à croire que monsieur della Rebbia ait pu
les tuer sans l'assistance des bandits auprès desquels on le dit réfugié.
-
C'est impossible, s'écria le colonel; Orso della Rebbia est un garçon plein
d'honneur; je réponds de lui.
-
Je le crois, dit le préfet, mais le procureur du roi (ces messieurs soupçonnent
toujours) ne me paraît pas très favorablement disposé. Il a entre les mains une
pièce fâcheuse pour votre ami. C'est une lettre menaçante adressée à
Orlanduccio, dans laquelle il lui donne un rendez-vous... et ce rendez-vous lui
paraît une embuscade.
-
Cet Orlanduccio, dit le colonel, a refusé de se battre comme un galant homme.
-
Ce n'est pas l'usage ici. On s'embusque, on se tue par derrière, c'est la façon
du pays. Il y a bien une déposition favorable; c'est celle d'une enfant qui
affirme avoir entendu quatre détonations, dont les deux dernières, plus fortes
que les autres, provenaient d'une arme de gros calibre comme le fusil de
monsieur della Rebbia. Malheureusement cette enfant est la nièce de l'un des
bandits que l'on soupçonne de complicité, et elle a sa leçon faite.
-
Monsieur, interrompit miss Lydia, rougissant jusqu'au blanc des yeux, nous
étions sur la route quand les coups de fusil ont été tirés, et nous avons
entendu la même chose.
-
En vérité? Voilà qui est important. Et vous, colonel, vous avez sans doute fait
la même remarque?
-
Oui, reprit vivement miss Nevil; c'est mon père, qui a l'habitude des armes,
qui a dit: Voilà monsieur della Rebbia qui tire avec mon fusil.
-
Et ces coups de fusil que vous avez reconnus, c'étaient bien les derniers?
-
Les deux derniers, n'est-ce pas, mon père?
Le
colonel n'avait pas très bonne mémoire; mais en toute occasion il n'avait garde
de contredire sa fille.
-
Il faut sur-le-champ parler de cela au procureur du roi, colonel. Au reste,
nous attendons ce soir un chirurgien qui examinera les cadavres et vérifiera si
les blessures ont été faites avec l'arme en question.
-
C'est moi qui l'ai donnée à Orso, dit le colonel, et je voudrais la savoir au
fond de la mer... C'est-à-dire... le brave garçon! je suis bien aise qu'il l'ait
eue entre les mains; car, sans mon Manton, je ne sais trop comment il s'en
serait tiré.
CHAPITRE
XIX.
Le
chirurgien arriva un peu tard. Il avait eu son aventure sur la route. Rencontré
par Giocanto Castriconi, il avait été sommé avec la plus grande politesse de
venir donner ses soins à un homme blessé. On l'avait conduit auprès d'Orso, et
il avait mis le premier appareil à sa blessure. Ensuite le bandit l'avait
reconduit assez loin, et l'avait fort édifié en lui parlant des plus fameux
professeurs de Pise, qui, disait-il, étaient ses intimes amis.
-
Docteur, dit le théologien en le quittant, vous m'avez inspiré trop d'estime
pour que je croie nécessaire de vous rappeler qu'un médecin doit être aussi
discret qu'un confesseur. Et il faisait jouer la batterie de son fusil. Vous
avez oublié le lien où nous avons eu l'honneur de nous voir. Adieu, enchanté
d'avoir fait votre connaissance.
Colomba
supplia le colonel d'assister à l'autopsie des cadavres.
-
Vous connaissez mieux que personne le fusil de mon frère, dit-elle, et votre
présence sera fort utile. D'ailleurs il y a tant de méchantes gens ici que nous
courrions de grands risques si nous n'avions personne pour défendre nos
intérêts.
Restée
seule avec miss Lydia, elle se plaignit d'un grand mal de tête, et lui proposa
une promenade à quelques pas du village.
-
Le grand air me fera du bien, disait-elle. Il y a si longtemps que je ne l'ai
respiré ! Tout en marchant elle lui parlait de son frère; et miss Lydia, que ce
sujet intéressait assez vivement, ne s'apercevait pas qu'elle s'éloignait
beaucoup de Pietranera. Le soleil se couchait quand elle en fit l'observation
et engagea Colomba à rentrer. Colomba connaissait une traverse qui,
disait-elle, abrégeait beaucoup le retour: et, quittant le sentier qu'elle
suivait, elle en prit un autre en apparence beaucoup moins fréquenté. Bientôt
elle se mit à gravir un coteau tellement escarpé qu'elle était obligée
continuellement pour se soutenir de s'accrocher d'une main à des branches
d'arbres, pendant que de l'autre elle tirait sa compagne après elle. Au bout
d'un grand quart d'heure de cette pénible ascension, elles se trouvèrent sur un
petit plateau couvert de myrtes et d'arbousiers, au milieu de grandes masses de
granit qui perçaient le sol de tous côtés. Miss Lydia était très fatiguée, le
village ne paraissait pas, et il faisait presque nuit.
-
Savez-vous, ma chère Colomba. dit-elle, que je crains que nous ne soyons
égarées?
-
N'ayez pas peur, répondit Colomba. Marchons toujours, suivez-moi.
-
Mais je vous assure que vous vous trompez; le village ne peut pas être de ce
côté-là. Je parierais que nous lui tournons le dos. Tenez, ces lumières que
nous voyons si loin, certainement c'est là qu'est Pietranera.
-
Ma chère amie, dit Colomba d'un air agité, vous avez raison; mais à deux cents
pas d'ici... dans ce maquis...
-
Eh bien?
-
Mon frère y est; je pourrais le voir et l'embrasser si vous vouliez.
Miss
Nevil fit un mouvement de surprise.
-
Je suis sortie de Pietranera, poursuivit Colomba, sans être remarquée, parce
que j'étais avec vous... autrement on m'aurait suivie... Etre si près de lui et
ne pas le voir!... Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi voir mon pauvre
frère? Vous lui feriez tant de plaisir!
-
Mais, Colomba, ce ne serait pas convenable de ma part.
-
Je comprends. Vous autres femmes des villes, vous vous inquiétez toujours de ce
qui est convenable; nous autres femmes de village, nous ne pensons qu'à ce qui
est bien.
-
Mais il est si tard!... Et votre frère que pensera-t-il de moi?
-
Il pensera qu'il n'est point abandonné par ses amis, et cela lui donnera du
courage pour souffrir.
-
Et mon père, il sera si inquiet...
-
Il vous sait avec moi... Eh bien! décidez-vous... Vous regardiez son portrait
ce matin, ajouta-t-elle avec un sourire de malice.
-
Non... vraiment, Colomba, je n'ose... ces bandits qui sont là...
-
Eh bien ! ces bandits ne vous connaissent pas, qu'importe? Vous désiriez en
voir!...
-
Mon Dieu!
-
Voyons, mademoiselle, prenez un parti. Vous laisser seule ici, je ne le puis
pas; on ne sait pas ce qui pourrait arriver. Allons voir Orso, ou bien
retournons ensemble au village... Je verrai mon frère... Dieu sait quand...
peut-être jamais...
-
Que dites-vous, Colomba?... Eh bien! allons! mais pour une minute seulement, et
nous reviendrons aussitôt.
Colomba
lui serra la main, et, sans répondre, elle se mit à marcher avec une telle
rapidité, que miss Lydia avait peine à la suivre. Heureusement Colomba s'arrêta
bientôt en disant à sa compagne:
-
N'avançons pas davantage avant de les avoir prévenus; nous pourrions peut-être
attraper un coup de fusil.
Elle
se mit alors à siffler entre ses doigts; bientôt après on entendit un chien
aboyer, et la sentinelle avancée des bandits ne tarda pas à paraître. C'était
notre vieille connaissance, le chien Brusco, qui reconnut aussitôt Colomba, et
se chargea de lui servir de guide. Après maints détours dans les sentiers
étroits du maquis, deux hommes armés jusqu'aux dents se présentèrent à leur
rencontre.
-
Est-ce vous, Brandolaccio? demanda Colomba. Où est mon frère?
-
Là-bas! répondit le bandit. Mais avancez doucement: il dort, et c'est la
première fois que cela lui arrive depuis son accident. Vive Dieu! on voit bien
que par où passe le diable une femme passe bien aussi.
Les
deux femmes s'approchèrent avec précaution, et auprès d'un feu dont on avait
prudemment masqué l'éclat en construisant autour un petit mur en pierres
sèches, elles aperçurent Orso couché sur un tas de fougère et couvert d'un
pilone. Il était fort pâle, et l'on entendait sa respiration oppressée. Colomba
s'assit auprès de lui, et le contempla en silence les mains jointes, comme si
elle priait mentalement. Miss Lydia, se couvrant le visage de son mouchoir, se
serra contre elle; mais de temps en temps elle levait la tête pour voir le
blessé par-dessus l'épaule de Colomba. Un quart d'heure se passa sans que
personne ouvrit la bouche. Sur un signe du théologien, Brandolaccio s'était
enfoncé avec lui dans le maquis, au grand contentement de miss Lydia, qui, pour
la première fois, trouvait que les grandes barbes et l'équipement des bandits
avaient trop de couleur locale.
Enfin
Orso fit un mouvement. Aussitôt Colomba se pencha sur lui et l'embrassa à
plusieurs reprises, l'accablant de questions sur sa blessure, ses souffrances,
ses besoins. Après avoir répondu qu'il était aussi bien que possible, Orso lui
demanda à son tour si miss Nevil était encore à Pietranera, et si elle lui
avait écrit. Colomba, courbée sur son frère, lui cachait complètement sa
compagne, que l'obscurité, d'ailleurs, lui aurait difficilement permis de
reconnaître. Elle tenait une main de miss Nevil, et de l'autre elle soulevait
légèrement la tête du blessé.
-
Non, mon frère, elle ne m'a pas donné de lettre pour vous...; mais vous pensez
toujours à miss Nevil, vous l'aimez donc bien?
-
Si je l'aime, Colomba!... Mais elle... elle me méprise peut-être à présent!
En
ce moment, miss Nevil fit un effort pour retirer sa main; mais il n'était pas
facile de faire lâcher prise à Colomba; et, quoique petite et bien formée, sa
main possédait une force dont on a quelques preuves.
-
Vous mépriser! s'écria Colomba, après ce que vous avez fait... Au contraire,
elle dit du bien de vous... Ah! Orso, j'aurais bien des choses d'elle à vous
conter.
La
main voulait toujours s'échapper, mais Colomba l'attirait toujours plus près
d'Orso.
-
Mais enfin, dit le blessé, pourquoi ne pas me répondre?... Une seule ligne, et
j'aurais été content.
À
force de tirer la main de miss Nevil, Colomba finit par la mettre dans celle de
son frère. Alors, s'écartant tout à coup en éclatant de rire:
-
Orso, s'écria-t-elle, prenez garde de dire du mal de miss Lydia, car elle
entend très bien le corse.
Miss
Lydia retira aussitôt sa main et balbutia quelques mots inintelligibles. Orso
croyait rêver.
-
Vous ici, miss Nevil! Mon Dieu! comment avez-vous osé? Ah! que vous me rendez
heureux! Et, se soulevant avec peine, il essaya de se rapprocher d'elle.
-
J'ai accompagné votre soeur, dit miss Lydia... pour qu'on ne pût soupçonner où
elle allait... et puis, je voulais aussi... m'assurer... Hélas! que vous êtes
mal ici!
Colomba
s'était assise derrière Orso. Elle le souleva avec précaution et de manière à
lui soutenir la tête sur ses genoux. Elle lui passa les bras autour du cou, et
fit signe à miss Lydia de s'approcher.
-
Plus près! plus près! dit-elle: il ne faut pas qu'un malade élève trop la voix.
Et comme miss Lydia hésitait, elle lui prit la main et la força de s'asseoir
tellement près, que sa robe touchait Orso, et que sa main, qu'elle tenait
toujours, reposait sur l'épaule du blessé.
-
Il est très bien comme cela, dit Colomba d'un air gai. N'est-ce pas, Orso,
qu'on est bien dans le maquis, au bivouac, par une belle nuit comme celle-ci?
-
Oh oui! la belle nuit! dit Orso. Je ne l'oublierai jamais!
-
Que vous devez souffrir! dit miss Nevil.
-
Je ne souffre plus, dit Orso, et je voudrais mourir ici.
Et
sa main droite se rapprochait de celle de miss Lydia, que Colomba tenait
toujours emprisonnée.
-
Il faut absolument qu'on vous transporte quelque part où l'on pourra vous
donner des soins, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil. Je ne pourrai plus
dormir, maintenant que je vous ai vu si mal couché... en plein air...
-
Si je n'eusse craint de vous rencontrer, miss Nevil, j'aurais essayé de
retourner à Pietranera, et je me serais constitué prisonnier.
-
Et pourquoi craigniez-vous de la rencontrer, Orso? demanda Colomba.
-
Je vous avais désobéi, miss Nevil... et je n'aurais pas osé vous voir en ce
moment.
-
Savez-vous, miss Lydia, que vous faites faire à mon frère tout ce que vous
voulez? dit Colomba en riant. Je vous empêcherai de le voir.
-
J'espère, dit miss Nevil, que cette malheureuse affaire va s'éclaircir, et que
bientôt vous n'aurez plus rien à craindre... Je serai bien contente si, lorsque
nous partirons, je sais qu'on vous a rendu justice et qu'on a reconnu votre
loyauté comme votre bravoure.
-
Vous partez, miss Nevil! Ne dites pas encore ce mot-là.
-
Que voulez-vous... mon père ne peut pas chasser toujours... Il veut partir.
Orso
laissa retomber sa main qui touchait celle de miss Lydia, et il y eut un moment
de silence.
-
Bah! reprit Colomba, nous ne vous laisserons pas partir si vite. Nous avons
encore bien des choses à vous montrer à Pietranera... D'ailleurs, vous m'avez
promis de faire mon portrait,. et vous n'avez pas encore commencé... Et puis je
vous ai promis de vous faire une serenata en soixante et quinze
couplets... Et puis... Mais qu'a donc Brusco à grogner?... Voilà Brandolaccio
qui court après lui... Voyons ce que c'est.
Aussitôt
elle se leva, et posant sans cérémonie la tête d'Orso sur les genoux de miss
Nevil, elle courut auprès des bandits.
Un
peu étonnée de se trouver ainsi soutenant un beau jeune homme, en tête à tête
avec lui au milieu d'un maquis, miss Nevil ne savait trop que faire, car, en se
retirant brusquement, elle craignait de faire mal au blessé. Mais Orso quitta
lui-même le doux appui que sa soeur venait de lui donner, et, se soulevant sur
son bras droit:
-
Ainsi, vous partez bientôt, miss Lydia? je n'avais jamais pensé que vous
dussiez prolonger votre séjour dans ce malheureux pays, ... et pourtant...,
depuis que vous êtes venue ici, je souffre cent fois plus en songeant qu'il
faut vous dire adieu... Je suis un pauvre lieutenant, ... sans avenir, ...
proscrit maintenant... Quel moment, miss Lydia, pour vous dire que je vous
aime... mais c'est sans doute la seule fois que je pourrai vous le dire, et il
me semble que je suis moins malheureux, maintenant que j'ai soulagé mon coeur.
Miss
Lydia détourna la tête, comme si l'obscurité ne suffisait pas pour cacher sa
rougeur:
-
Monsieur della Rebbia, dit-elle d'une voix tremblante, serais-je venue en ce
lieu si... Et, tout en parlant, elle mettait dans la main d'Orso le talisman
égyptien. Puis, faisant un effort violent pour reprendre le ton de plaisanterie
qui lui était habituel:
-
C'est bien mal à vous, monsieur Orso, de parler ainsi... Au milieu du maquis,
entourée de vos bandits, vous savez bien que je n'oserais jamais me fâcher
contre vous.
Orso
fit un mouvement pour baiser la main qui lui rendait le talisman; et comme miss
Lydia la retirait un peu vite, il perdit l'équilibre et tomba sur son bras
blessé. Il ne put retenir un gémissement douloureux.
-
Vous vous êtes fait mal, mon ami? s'écria-t-elle en le soulevant; c'est ma
faute! pardonnez-moi...
Ils
se parlèrent encore quelque temps à voix basse, et fort rapprochés l'un de
l'autre. Colomba, qui accourait précipitamment, les trouva précisément dans la
position où elle les avait laissés.
-
Les voltigeurs! s'écria-t-elle. Orso, essayez de vous lever et de marcher, je
vous aiderai.
-
Laissez-moi, dit Orso. Dis aux bandits de se sauver... qu'on me prenne, peu
m'importe; mais emmène miss Lydia: au nom de Dieu, qu'on ne la voie pas ici!
-
Je ne vous laisserai pas, dit Brandolaccio qui suivait Colomba. Le sergent des
voltigeurs est un filleul de l'avocat; au lieu de vous arrêter, il vous tuera,
et puis il dira qu'il ne l'a pas fait exprès.
Orso
essaya de se lever, il fit même quelques pas; mais, s'arrêtant bientôt:
-
Je ne puis marcher, dit-il. Fuyez, vous autres. Adieu, miss Nevil; donnez-moi
la main, et adieu!
-
Nous ne vous quitterons pas! s'écrièrent les deux femmes.
-
Si vous ne pouvez marcher, dit Brandolaccio, il faudra que je vous porte.
Allons, mon lieutenant, un peu de courage; nous aurons le temps de décamper par
le ravin, là derrière. Monsieur le curé va leur donner de l'occupation.
-
Non, laissez-moi, dit Orso en se couchant à terre. Au nom de Dieu, Colomba,
emmène miss Nevil!
-
Vous êtes forte, mademoiselle Colomba, dit Brandolaccio; empoignez-le par les
épaules, moi je tiens les pieds; bon! en avant, marche!
Ils
commencèrent à le porter rapidement, malgré ses protestations; miss Lydia les
suivait, horriblement effrayée, lorsqu'un coup de fusil se fit entendre, auquel
cinq ou six autres répondirent aussitôt. Miss Lydia poussa un cri, Brandolaccio
une imprécation, mais il redoubla de vitesse, et Colomba, à son exemple,
courait au travers du maquis, sans faire attention aux branches qui lui
fouettaient la figure ou qui déchiraient sa robe.
-
Baissez-vous, baissez-vous, ma chère, disait-elle à sa compagne, une balle peut
vous attraper.
On
marcha ou plutôt on courut environ cinq cents pas de la sorte, lorsque
Brandolaccio déclara qu'il n'en pouvait plus, et se laissa tomber à terre,
malgré les exhortations et les reproches de Colomba.
-
Où est miss Nevil? demandait Orso.
Miss
Nevil, effrayée par les coups de fusil, arrêtée à chaque instant par
l'épaisseur du maquis, avait bientôt perdu la trace des fugitifs, et était
demeurée seule en proie aux plus vives angoisses.
-
Elle est restée en arrière, dit Brandolaccio, mais elle n'est pas perdue, les
femmes se retrouvent toujours. Écoutez donc, Ors' Anton', comme le curé fait du
tapage avec votre fusil. Malheureusement on n'y voit goutte, et l'on ne se fait
pas grand mai à se tirailler de nuit.
-
Chut! s'écria Colomba; j'entends un cheval, nous sommes sauvés.
En
effet, un cheval qui passait dans le maquis, effrayé par le bruit de la
fusillade, s'approchait de leur côté.
-
Nous sommes sauvés! répéta Brandolaccio.
Courir
au cheval, le saisir par les crins, lui passer dans la bouche un noeud de corde
en guise de bride, fut pour le bandit, aidé de Colomba, l'affaire d'un moment.
-
Prévenons maintenant le curé, dit-il.
Il
siffla deux fois; un sifflet éloigné répondit à ce signal, et le fusil de
Manton cessa de faire entendre sa grosse voix. Alors Brandolaccio sauta sur le
cheval. Colomba plaça son frère devant le bandit, qui d'une main le serra
fortement, tandis que de l'autre il dirigeait sa monture. Malgré sa double
charge, le cheval, excité par deux bons coups de pied dans le ventre, partit
lestement et descendit au galop un coteau escarpé où tout autre qu'un cheval
corse se serait tué cent fois.
Colomba
revint alors sur ses pas, appelant miss Nevil de toutes ses forces, mais aucune
voix ne répondait à la sienne... Après avoir marché quelque temps à l'aventure,
cherchant à retrouver le chemin qu'elle avait suivi, elle rencontra dans un
sentier deux voltigeurs qui lui crièrent: « Qui vive? »
-
Eh bien! messieurs, dit Colomba d'un ton railleur, voilà bien du tapage.
Combien de morts?
-
Vous étiez avec les bandits, dit un des soldats, vous allez venir avec nous.
-
Très volontiers, répondit-elle; mais j'ai une amie ici, et il faut que nous la
trouvions d'abord.
-
Votre amie est déjà prise, et vous irez avec elle coucher en prison.
-
En prison? c'est ce qu'il faudra voir; mais, en attendant, menez-moi auprès
d'elle.
Les
voltigeurs la conduisirent alors dans le campement des bandits, où ils
rassemblaient les trophées de leur expédition, c'est-à-dire le pilone qui
couvrait Orso, une vieille marmite et une cruche pleine d'eau. Dans le même
lieu se trouvait miss Nevil, qui, rencontrée par les soldats, à demi morte de
peur, répondait par des larmes à toutes leurs questions sur le nombre des
bandits et la direction qu'ils avaient prise.
Colomba
se jeta dans ses bras et lui dit à l'oreille: « Ils sont sauvés. »
Puis,
s'adressant au sergent des voltigeurs:
-
Monsieur, lui dit-elle, vous voyez bien que mademoiselle ne sait rien de ce que
vous lui demandez. Laissez-nous revenir au village, où l'on nous attend avec
impatience.
-
On vous y mènera, et plus tôt que vous ne le désirez, ma mignonne, dit le
sergent, et vous aurez à expliquer ce que vous faisiez dans le maquis à cette
heure avec les brigands qui viennent de s'enfuir. Je ne sais quel sortilège
emploient ces coquins, mais ils fascinent sûrement les filles, car partout où
il y a des bandits on est sûr d'en trouver de jolies.
-
Vous êtes galant, monsieur le sergent, dit Colomba, mais vous ne ferez pas mal
de faire attention à vos paroles. Cette demoiselle est une parente du préfet,
et il ne faut pas badiner avec elle.
-
Parente du préfet! murmura un voltigeur à son chef; en effet, elle a un
chapeau.
-
Le chapeau n'y fait rien, dit le sergent. Elles étaient toutes les deux avec le
curé, qui est le plus grand enjôleur du pays, et mon devoir est de les emmener.
Aussi bien, n'avons-nous plus rien à faire ici. Sans ce maudit caporal Taupin,
... l'ivrogne de Français s'est montré avant que je n'eusse cerné le maquis...
sans lui, nous les prenions comme dans un filet.
-
Vous êtes sept? demanda Colomba. Savez-vous, messieurs, que si par hasard les
trois frères Gambini, Sarocchi et Théodore Poli se trouvaient à la croix de
Sainte-Christine avec Brandolaccio et le curé, ils pourraient vous donner bien
des affaires. Si vous devez avoir une conversation avec le Commandant de la
campagne (1) je ne me soucierais pas de m'y trouver. Les balles ne
connaissent personne la nuit. -- (1) C'était le titre que prenait Théodore
Poli.
La
possibilité d'une rencontre avec les redoutables bandits que Colomba venait de
nommer parut faire impression sur les voltigeurs. Toujours pestant contre le
caporal Taupin, le chien de Français, le sergent donna l'ordre de la retraite,
et sa petite troupe prit le chemin de Pietranera, emportant le pilone et la marmite.
Quant à la cruche, un coup de pied en fit justice. Un voltigeur voulut prendre
le bras de miss Lydia, mais Colomba le repoussant aussitôt:
-
Que personne ne la touche! dit-elle. Croyez-vous que nous ayons envie de nous
enfuir? Allons, Lydia, ma chère, appuyez-vous sur moi, et ne pleurez pas comme
un enfant. Voilà une aventure, mais elle ne finira pas mal; dans une demi-heure
nous serons à souper. Pour ma part, j'en meurs d'envie.
-
Que pensera-t-on de moi? disait tout bas miss Nevil.
-
On pensera que vous vous êtes égarée dans le maquis, voilà tout.
-
Que dira le préfet ?... que dira mon père surtout ?
-
Le préfet? vous lui répondrez qu'il se mêle de sa préfecture. Votre père?... à
la manière dont vous causiez avec Orso, j'aurais cru que vous aviez quelque
chose à dire à votre père.
Miss
Nevil lui serra le bras sans répondre.
-
N'est-ce pas, murmura Colomba dans son oreille, que mon frère mérite qu'on
l'aime? Ne l'aimez-vous pas un peu?
-
Ah! Colomba, répondit miss Nevil souriant malgré sa confusion, vous m'avez
trahie, moi qui avais tant de confiance en vous!
Colomba
lui passa un bras autour de la taille, et l'embrassant sur le front:
-
Ma petite soeur, dit-elle bien bas, me pardonnez-vous?
-
Il le faut bien, ma terrible soeur, répondit Lydia en lui rendant son baiser.
Le
préfet et le procureur du roi logeaient chez l'adjoint de Pietranera, et le
colonel, fort inquiet de sa fille, venait pour la vingtième fois leur en
demander des nouvelles, lorsqu'un voltigeur, détaché en courrier par le sergent,
leur fit le récit du terrible combat livré contre les brigands, combat dans
lequel il n'y avait eu, il est vrai, ni morts ni blessés, mais où l'on avait
pris une marmite, un pilone et deux filles qui étaient, disait-il, les
maîtresses ou les espionnes des bandits. Ainsi annoncées comparurent les deux
prisonnières au milieu de leur escorte armée. On devine la contenance radieuse
de Colomba, la honte de sa compagne, la surprise du préfet, la joie et
l'étonnement du colonel. Le procureur du roi se donna le malin plaisir de faire
subir à la pauvre Lydia une espèce d'interrogatoire qui ne se termina que
lorsqu'il lui eut fait perdre toute contenance.
-
Il me semble, dit le préfet, que nous pouvons bien mettre tout le monde en
liberté. Ces demoiselles ont été se promener, rien de plus naturel par un beau
temps; elles ont rencontré par hasard un aimable jeune homme blessé, rien de
plus naturel encore.
Puis,
prenant à part Colomba:
-
Mademoiselle, dit-il, vous pouvez mander à votre frère que son affaire tourne
mieux que je ne l'espérais. L'examen des cadavres, la déposition du colonel,
démontrent qu'il n'a fait que riposter, et qu'il était seul au moment du
combat. Tout s'arrangera, mais il faut qu'il quitte le maquis au plus vite et
qu'il se constitue prisonnier.
Il
était près de onze heures lorsque le colonel, sa fille et Colomba se mirent à
table devant un souper refroidi. Colomba mangeait de bon appétit, se moquant du
préfet, du procureur du roi et des voltigeurs. Le colonel mangeait, mais ne
disait mot, regardant toujours sa fille qui ne levait pas les yeux de dessus
son assiette. Enfin, d'une voix douce, mais grave:
-
Lydia, lui dit-il en anglais, vous êtes donc engagée avec della Rebbia?
-
Oui, mon père, depuis aujourd'hui, répondit-elle en rougissant, mais d'une voix
ferme.
Puis
elle leva les yeux, et, n'apercevant sur la physionomie de son père aucun signe
de courroux, elle se jeta dans ses bras et l'embrassa, comme les demoiselles
bien élevées font en pareille occasion.
-
À la bonne heure, dit le colonel, c'est un brave garçon; mais, par Dieu! nous
ne demeurerons pas dans son diable de pays! ou je refuse mon consentement.
-
Je ne sais pas l'anglais, dit Colomba, qui les regardait avec une extrême
curiosité; mais je parie que j'ai deviné ce que vous dites.
-
Nous disons, répondit le colonel, que nous vous mènerons faire un voyage en
Irlande.
-
Oui, volontiers, et je serai la sorella Colomba. Est-ce fait, colonel?
Nous frappons-nous dans la main?
-
On s'embrasse dans ce cas-là, dit le colonel.
CHAPITRE
XX.
Quelques
mois après le coup double qui plongea la commune de Pietranera dans la
consternation (comme dirent les journaux), un jeune homme, le bras gauche en
écharpe, sortit à cheval de Bastia dans l'après-midi, et se dirigea vers le
village de Cardo, célèbre par sa fontaine, qui, en été, fournit aux gens
délicats de la ville une eau délicieuse. Une jeune femme, d'une taille élevée
et d'une beauté remarquable, l'accompagnait montée sur un petit cheval noir
dont un connaisseur eût admiré la force et l'élégance, mais qui malheureusement
avait une oreille déchiquetée par un accident bizarre. Dans le village, la
jeune femme sauta lestement à terre, et, après avoir aidé son compagnon à
descendre de sa monture, détacha d'assez lourdes sacoches attachées à l'arçon
de sa selle. Les chevaux furent remis à la garde d'un paysan, et la femme
chargée des sacoches qu'elle cachait sous son mezzaro, le jeune homme portant
un fusil double, prirent le chemin de la montagne en suivant un sentier fort
raide et qui ne semblait conduire à aucune habitation. Arrivés à un des gradins
élevés du mont Quercio, ils s'arrêtèrent, et tous les deux s'assirent sur
l'herbe. Ils paraissaient attendre quelqu'un, car ils tournaient sans cesse les
yeux vers la montagne, et la jeune femme consultait souvent une jolie montre
d'or, peut-être autant pour contempler un bijou qu'elle semblait posséder
depuis peu de temps que pour savoir si l'heure d'un rendez-vous était arrivée.
Leur attente ne fut pas longue. Un chien sortit du maquis, et, au nom de Brusco
prononcé par la jeune femme, il s'empressa de venir les caresser. Peu après
parurent deux hommes barbus, le fusil sous le bras, la cartouchière à la
ceinture, le pistolet au côté. Leurs habits déchirés et couverts de pièces
contrastaient avec leurs armes brillantes et d'une fabrique renommée du
continent. Malgré l'inégalité apparente de leur position, les quatre
personnages de cette scène s'abordèrent familièrement et comme de vieux amis.
-
Eh bien! Ors' Anton', dit le plus âgé des bandits au jeune homme, voilà votre
affaire finie. Ordonnance de non-lieu. Mes compliments. Je suis fâché que
l'avocat ne soit plus dans l'île pour le voir enrager. Et votre bras ?
-
Dans quinze jours, répondu le jeune homme, on me dit que je pourrai quitter mon
écharpe. - Brando, mon brave, je vais partir demain pour l'Italie, et j'ai
voulu te dire adieu, ainsi qu'à monsieur le curé. C'est pourquoi je vous ai
priés de venir.
-
Vous êtes bien pressé, dit Brandolaccio; vous êtes acquitté d'hier et vous
partez demain?
-
On a des affaires, dit gaiement la jeune femme. Messieurs, je vous ai apporté à
souper: mangez, et n'oubliez pas mon ami Brusco.
-
Vous gâtez Brusco, mademoiselle Colomba, mais il est reconnaissant. Vous allez
voir. Allons, Brusco, dit-il, étendant son fusil horizontalement, saute pour
les Barricini.
Le
chien demeura immobile, se léchant le museau et regardant son maître.
-
Saute pour les della Rebbia!
Et
il sauta deux pieds plus haut qu'il n'était nécessaire.
-
Écoutez, mes amis, dit Orso, vous faites un vilain métier; et s'il ne vous
arrive pas de terminer votre carrière sur cette place que nous voyons là-bas
(1), le mieux qui vous puisse advenir, c'est de tomber dans un maquis sous la
balle d'un gendarme. -- (1) La place où se font les exécutions à Bastia.
-
Eh bien! dit Castriconi, c'est une mort comme une autre, et qui vaut mieux que
la fièvre qui vous tue dans un lit, au milieu des larmoiements plus ou moins
sincères de vos héritiers. Quand on a, comme nous, l'habitude du grand air, il
n'y a rien de tel que de mourir dans ses souliers, comme disent nos gens de
village.
-
Je voudrais, poursuivit Orso, vous voir quitter ce pays... et mener une vie
plus tranquille. Par exemple, pourquoi n'iriez-vous pas vous établir en
Sardaigne, ainsi qu'ont fait plusieurs de vos camarades? Je pourrais vous en
faciliter les moyens.
-
En Sardaigne! s'écria Brandolaccio. Islos Sardos! que le diable les
emporte avec leur patois. C'est trop mauvaise compagnie pour nous.
-
Il n'y a pas de ressource en Sardaigne, ajouta le théologien. Pour moi, je
méprise les Sardes. Pour donner la chasse aux bandits, ils ont une milice à
cheval; cela fait la critique à la fois des bandits et du pays (1). Fi de la
Sardaigne! C'est une chose qui m'étonne, monsieur della Rebbia, que vous, qui
êtes un homme de goût et de savoir, vous n'ayez pas adopté notre vie du maquis,
en ayant goûté comme vous avez fait. -- (1) Je dois cette observation critique
sur la Sardaigne à un ex-bandit de mes amis, et c'est à lui seul qu'en
appartient la responsabilité. Il veut dire que des bandits qui se laissent
prendre par des cavaliers sont des imbéciles, et qu'une milice qui poursuit à
cheval les bandits n'a guère de chances de les rencontrer.
-
Mais, dit Orso en souriant, lorsque j'avais l'avantage d'être votre commensal,
je n'étais pas trop en état d'apprécier les charmes de votre position, et les
côtes me font mal encore quand je me rappelle la course que je fis une belle
nuit, mis en travers comme un paquet sur un cheval sans selle que conduisait
mon ami Brandolaccio.
-
Et le plaisir d'échapper à la poursuite, reprit Castriconi, le comptez-vous
pour rien? Comment pouvez-vous être insensible au charme d'une liberté absolue
sous un beau climat comme le nôtre? Avec ce porte-respect (il montrait son
fusil), on est roi partout, aussi loin qu'il peut porter la balle. On commande,
on redresse les torts... C'est un divertissement très moral, monsieur, et très
agréable, que nous ne nous refusons point. Quelle plus belle vie que celle de
chevalier errant, quand on est mieux armé et plus sensé que don Quichotte?
Tenez, l'autre jour, j'ai su que l'oncle de la petite Lilla Luigi, le vieux
ladre qu'il est, ne voulait pas lui donner une dot; je lui ai écrit, sans menaces,
ce n'est pas ma manière; eh bien! voilà un homme à l'instant convaincu; il l'a
mariée. J'ai fait le bonheur de deux personnes. Croyez-moi, monsieur Orso, rien
n'est comparable à la vie de bandit. Bah! vous deviendriez peut-être des nôtres
sans une certaine Anglaise que je n'ai fait qu'entrevoir, mais dont ils parlent
tous, à Bastia, avec admiration.
-
Ma belle-soeur future n'aime pas le maquis, dit Colomba en riant, elle y a eu
trop peur.
-
Enfin, dit Orso, voulez-vous rester ici? Soit. Dites-moi si je puis faire
quelque chose pour vous?
-
Rien, dit Brandolaccio, que de nous conserver un petit souvenir. Vous nous avez
comblés. Voilà Chilina qui a une dot, et qui, pour bien s'établir, n'aura pas
besoin que mon ami le curé écrive des lettres sans menaces. Nous savons que
votre fermier nous donnera du pain et de la poudre en nos nécessités: ainsi,
adieu. J'espère vous revoir en Corse un de ces jours.
-
Dans un moment pressant, dit Orso, quelques pièces d'or font grand bien.
Maintenant que nous sommes de vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas
cette petite cartouche qui peut vous servir à vous en procurer d'autres.
-
Pas d'argent entre nous, lieutenant, dit Brandolaccio d'un ton résolu.
-
L'argent fait tout dans le monde, dit Castriconi; mais dans le maquis on ne
fait cas que d'un coeur brave et d'un fusil qui ne rate pas.
-
Je ne voudrais pas vous quitter, reprit Orso, sans vous laisser quelque
souvenir. Voyons, que puis-je te laisser, Brando?
Le
bandit se gratta la tête, et, jetant sur le fusil d'Orso un regard oblique:
-
Dame, mon lieutenant... si j'osais... mais non, vous y tenez trop.
-
Qu'est-ce que tu veux?
-
Rien... la chose n'est rien... il faut encore la manière de s'en servir. Je
pense toujours à ce diable de coup double et d'une seule main... Oh! cela ne se
fait pas deux fois.
-
C'est ce fusil que tu veux?... je te l'apportais; mais sers-t'en le moins que
tu pourras.
-
Oh! je ne vous promets pas de m'en servir comme vous; mais, soyez tranquille,
quand un autre l'aura, vous pourrez bien dire que Brando Savelli a passé l'arme
à gauche.
-
Et vous, Castriconi, que vous donnerai-je?
-
Puisque vous voulez absolument me laisser un souvenir matériel de vous, je vous
demanderai sans façon de m'envoyer un Horace du plus petit format possible.
Cela me distraira et m'empêchera d'oublier mon latin. Il y a une petite qui
vend des cigares, à Bastia, sur le port; donnez-le-lui, et elle me le remettra.
-
Vous aurez un Elzevir, monsieur le savant; il y en a précisément un parmi les
livres que je voulais emporter. - Eh bien! mes amis, il faut nous séparer. Une
poignée de main. Si vous pensez un jour à la Sardaigne, écrivez-moi; l'avocat
N. vous donnera mon adresse sur le continent.
-
Mon lieutenant, dit Brando, demain, quand vous serez hors du port, regardez sur
la montagne, à cette place; nous y serons, et nous vous ferons signe avec nos
mouchoirs.
Ils
se séparèrent alors; Orso et sa soeur prirent le chemin de Cardo, et les
bandits, celui de la montagne.
CHAPITRE
XXI.
Par
une belle matinée d'avril, le colonel sir Thomas Nevil, sa fille, mariée depuis
peu de jours, Orso et Colomba, sortirent de Pise en calèche pour aller visiter
un hypogée étrusque, nouvellement découvert, que tous les étrangers allaient
voir. Descendus dans l'intérieur du monument, Orso et sa femme tirèrent des
crayons et se mirent en devoir d'en dessiner les peintures; mais le colonel et
Colomba, l'un et l'autre assez indifférents pour l'archéologie, les laissèrent
seuls et se promenèrent aux environs.
-
Ma chère Colomba, dit le colonel, nous ne reviendrons jamais à Pise à temps
pour notre luncheon. Est-ce que vous n'avez pas faim? Voilà Orso et sa
femme dans les antiquités; quand ils se mettent à dessiner ensemble, ils n'en
finissent pas.
-
Oui, dit Colomba, et pourtant ils ne rapportent pas un bout de dessin.
-
Mon avis serait, continua le colonel, que nous allassions à cette petite ferme
là-bas. Nous y trouverons du pain, et peut-être de l'alealico, qui sait?
même de la crème et des fraises, et nous attendrons patiemment nos
dessinateurs.
-
Vous avez raison, colonel. Vous et moi, qui sommes les gens raisonnables de la
maison, nous aurions bien tort de nous faire les martyrs de ces amoureux, qui
ne vivent que de poésie. Donnez-moi le bras. N'est-ce pas que je me forme? Je
prends le bras, je mets des chapeaux, des robes à la mode; j'ai des bijoux;
j'apprends je ne sais combien de belles choses; je ne suis plus du tout une
sauvagesse. Voyez un peu la grâce que j'ai à porter ce châle... Ce blondin, cet
officier de votre régiment, qui était au mariage... mon, Dieu! je ne puis pas
retenir son nom; un grand frisé, que je jetterais par terre d'un coup de
poing...
-
Chatworth? dit le colonel.
-
À la bonne heure! mais je ne le prononcerai jamais. Eh bien! il est amoureux
fou de moi.
-
Ah! Colomba, vous devenez bien coquette. Nous aurons dans peu un autre mariage.
-
Moi! me marier? Et qui donc élèverait mon neveu... quand Orso m'en aura donné
un? qui donc lui apprendrait à parler corse?... Oui, il parlera corse, et je
lui ferai un bonnet pointu pour vous faire enrager.
-
Attendons d'abord que vous ayez un neveu; et puis vous lui apprendrez à jouer
du stylet, si bon vous semble.
-
Adieu les stylets, dit gaiement Colomba; maintenant j'ai un éventail, pour vous
en donner sur les doigts quand vous direz du mal de mon pays.
Causant
ainsi, ils entrèrent dans la ferme, où ils trouvèrent vin, fraises et crème.
Colomba aida la fermière à cueillir des fraises pendant que le colonel buvait
de l'alealico. Au détour d'une allée, Colomba aperçut un vieillard assis
au soleil sur une chaise de paille, malade, comme il semblait; car il avait les
joues creuses, les yeux enfoncés; il était d'une maigreur extrême, et son
immobilité, sa pâleur, son regard fixe, le faisaient ressembler à un cadavre
plutôt qu'à un être vivant. Pendant plusieurs minutes, Colomba le contempla
avec tant de curiosité qu'elle attira l'attention de la fermière.
-
Ce pauvre vieillard, dit-elle, c'est un de vos compatriotes, car je connais
bien à votre parler que vous êtes de la Corse. mademoiselle. Il a eu des
malheurs dans son pays; ses enfants sont morts d'une façon terrible. On dit, je
vous demande pardon, mademoiselle, que vos compatriotes ne sont pas tendres
dans leurs inimitiés. Pour lors, ce pauvre monsieur, resté seul, s'en est venu
à Pise, chez une parente éloignée, qui est la propriétaire de cette ferme. Le
brave homme est un peu timbré; c'est le malheur et le chagrin... C'est gênant
pour madame, qui reçoit beaucoup de monde; elle l'a donc envoyé ici. Il est
bien doux, pas gênant; il ne dit pas trois paroles par jour. Par exemple, la
tête a déménagé. Le médecin vient toutes les semaines, et il dit qu'il n'en a
pas pour longtemps.
-
Ah! il est condamné? dit Colomba. Dans sa position, c'est un bonheur d'en
finir.
-
Vous devriez, mademoiselle, lui parler un peu corse; cela le ragaillardirait
peut-être d'entendre le langage de son pays.
-
Il faut voir, dit Colomba avec un sourire ironique.
Et
elle s'approcha du vieillard jusqu'à ce que son ombre vînt lui ôter le soleil.
Alors le pauvre idiot leva la tête et regarda fixement Colomba, qui le
regardait de même, souriant toujours. Au bout d'un instant, le vieillard passa
la main sur son front, et ferma les yeux comme pour échapper au regard de
Colomba. Puis il les rouvrit, mais démesurément; ses lèvres tremblaient; il
voulait étendre les mains; mais, fasciné par Colomba, il demeurait cloué sur sa
chaise, hors d'état de parler ou de se mouvoir. Enfin de grosses larmes
coulèrent de ses yeux, et quelques sanglots s'échappèrent de sa poitrine.
-
Voilà la première, fois que je le vois ainsi, dit la jardinière. Mademoiselle
est une demoiselle de votre pays; elle est venue pour vous voir, dit-elle au
vieillard.
-
Grâce! s'écria celui-ci d'une voix rauque; grâce! n'es-tu pas satisfaite? Cette
feuille... que j'avais brûlée... comment as-tu fait pour la lire? Mais pourquoi
tous les deux?... Orlanduccio, tu n'a rien pu lire contre lui... Il fallait
m'en laisser un... un seul... Orlanduccio... tu n'as pas lu son nom...
-
Il me les fallait tous les deux, lui dit Colomba à voix basse et dans le
dialecte corse. Les rameaux sont coupés; et, si la souche n'était pas pourrie,
je l'eusse arrachée. Va, ne te plains pas; tu n'as pas longtemps à souffrir.
Moi, j'ai souffert deux ans!
Le
vieillard poussa un cri, et sa tête tomba sur sa poitrine. Colomba lui tourna
le dos, et revint à pas lents vers la maison en chantant quelques mots
incompréhensibles d'une ballata: « Il me faut la main qui a tiré, l'oeil qui a
visé, le coeur qui a pensé... » Pendant que la jardinière s'empressait à
secourir le vieillard, Colomba, le teint animé l'oeil en feu, se mettait à
table devant le colonel.
-
Qu'avez-vous donc? dit-il, je vous trouve l'air que vous aviez à Pietranera, ce
jour où, pendant notre dîner, on nous envoya des balles.
-
Ce sont des souvenirs de la Corse qui me sont revenus en tête. Mais voilà qui
est fini. Je serai marraine, n'est-ce pas? Oh! quels beaux noms je lui
donnerai: Ghilfuccio-Tomaso-Orso-Leone!
La
jardinière rentrait en ce moment.
-
Eh bien! demanda Colomba du plus grand sang-froid, est-il mort, ou évanoui
seulement?
-
Ce n'était rien, mademoiselle; mais c'est singulier comme votre vue lui a fait
de l'effet.
-
Et le médecin dit qu'il n'en a pas pour longtemps ?
-
Pas pour deux mois, peut-être.
-
Ce ne sera pas une grande perte, observa Colomba.
-
De qui diable parlez-vous? demanda le colonel.
-
D'un idiot de mon pays, dit Colomba d'un air d'indifférence, qui est en pension
ici. J'enverrai savoir de temps en temps de ses nouvelles. Mais, colonel Nevil,
laissez donc des fraises pour mon frère et pour Lydia.
Lorsque
Colomba sortit de la ferme pour remonter dans la calèche, la fermière la suivit
des yeux quelque temps.
-
Tu vois bien cette demoiselle si jolie, dit-elle à sa fille, eh bien je suis
sûre qu'elle a le mauvais oeil.
FIN