CHAPITRE I.
Pè far la to vendetta Sta sigur', vasta
anche ella. - Vocero du Niolo
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Dans
les premiers jours du mois d'octobre 181., le colonel sir Thomas Nevil,
Irlandais, officier distingué de l'armée anglaise, descendit avec sa fille à
l'hôtel Beauveau, à Marseille, au retour d'un voyage en Italie. L'admiration
continue des voyageurs enthousiastes a produit une réaction, et, pour se
singulariser, beaucoup de touristes aujourd'hui prennent pour devise le nil
admirari d'Horace. C'est à cette classe de voyageurs mécontents
qu'appartenait miss Lydia, fille unique du colonel. La Transfiguration
lui avait paru médiocre, le Vésuve en éruption à peine supérieur aux cheminées
des usines de Birmingham. En somme, sa grande objection contre l'Italie était
que ce pays manquait de couleur locale, de caractère. Explique qui pourra le
sens de ces mots, que je comprenais fort bien il y a quelques années, et que je
n'entends plus aujourd'hui. D'abord, miss Lydia s'était flattée de trouver
au-delà des Alpes des choses que personne n'aurait vues avant elle, et dont
elle pouvait parler avec les honnêtes gens, comme dit M. Jourdain. Mais
bientôt, partout devancée par ses compatriotes, et désespérant de rencontrer
rien d'inconnu, elle se jeta dans le parti de l'opposition. Il est bien
désagréable, en effet, de ne pouvoir parler des merveilles de l'Italie sans que
quelqu'un ne vous dise: « Vous connaissez sans doute ce Raphaël du palais ***,
à ***? C'est ce qu'il y a de plus beau en Italie. » - Et c'est justement ce
qu'on a négligé de voir. Comme il est trop long de tout voir, le plus simple
c'est de tout condamner de parti pris.
À
l'hôtel Beauveau, miss Lydia eut un amer désappointement. Elle rapportait un
joli croquis de la porte pélasgique ou cyclopéenne de Segni, qu'elle croyait
oubliée par les dessinateurs. Or lady Frances Fenwich, la rencontrant à
Marseille, lui montra son album, où, entre un sonnet et une fleur desséchée,
figurait la porte en question, enluminée à grand renfort de terre de Sienne.
Miss Lydia donna la porte de Segni à sa femme de chambre, et perdit toute
estime pour les constructions pélasgiques.
Ces
tristes dispositions étaient partagées par le colonel Nevil, qui, depuis la
mort de sa femme, ne voyait les choses que par les yeux de miss Lydia. Pour
lui, l'Italie avait le tort immense d'avoir ennuyé sa fille, et par conséquent,
c'était le plus ennuyeux pays du monde. Il n'avait rien à dire, il est vrai,
contre les tableaux et les statues; mais ce qu'il pouvait assurer, c'est que la
chasse était misérable dans ce pays-là, et qu'il fallait faire dix lieues au
grand soleil dans la campagne de Rome pour tuer quelques méchantes perdrix
rouges.
Le
lendemain de son arrivée à Marseille, il invita à dîner le capitaine Ellis, son
ancien adjudant, qui venait de passer six semaines en Corse. Le capitaine
raconta fort bien à miss Lydia une histoire de bandits qui avait le mérite de
ne ressembler nullement aux histoires de voleurs dont on l'avait si souvent
entretenue sur la route de Rome à Naples. Au dessert, les deux hommes, restés
seuls avec des bouteilles de vin de Bordeaux, parlèrent chasse, et le colonel
apprit qu'il n'y a pas de pays où elle soit plus belle qu'en Corse, plus
variée, plus abondante. « On y voit force sangliers, disait le capitaine Ellis,
et il faut apprendre à les distinguer des cochons domestiques, qui leur
ressemblent d'une manière étonnante; car, en tuant des cochons, l'on se fait
une mauvaise affaire avec leurs gardiens.
Ils
sortent d'un taillis qu'ils nomment maquis, armés jusqu'aux dents, se
font payer leurs bêtes et se moquent de vous. Vous avez encore le mouflon, fort
étrange animal qu'on ne trouve pas ailleurs, fameux gibier, mais difficile.
Cerfs, daims, faisans, perdreaux, jamais on ne pourrait nombrer toutes les
espèces de gibier qui fourmillent en Corse. Si vous aimez à tirer, allez en
Corse, colonel; là, comme disait un de mes hôtes, vous pourrez tirer sur tous
les gibiers possibles, depuis la grive jusqu'à l'homme. »
Au
thé, le capitaine charma de nouveau miss Lydia par une histoire de vendette transversale
(1) encore plus bizarre que la première, et il acheva de l'enthousiasmer pour
la Corse en lui décrivant l'aspect étrange, sauvage du pays, le caractère
original de ses habitants, leur hospitalité et leurs moeurs primitives. Enfin,
il mit à ses pieds un joli petit stylet, moins remarquable par sa forme et sa
monture en cuivre que par son origine. Un fameux bandit l'avait cédé au
capitaine Ellis, garanti pour s'être enfoncé dans quatre corps humains. Miss
Lydia le passa dans sa ceinture, le mit sur sa table de nuit, et le tira deux
fois de son fourreau avant de s'endormir. De son côté, le colonel rêva qu'il
tuait un mouflon et que le propriétaire lui en faisait payer le prix, à quoi il
consentait volontiers, car c'était un animal très curieux, qui ressemblait à un
sanglier, avec des cornes de cerf et une queue de faisan. -- (1) C'est la
vengeance que l'on fait tomber sur un parent plus ou moins éloigné de l'auteur
de l'offense.
-
Ellis conte qu'il y a une chasse admirable en Corse, dit le colonel, déjeunant
tête à tête avec sa fille; si ce n'était pas si loin, j'aimerais à y passer une
quinzaine.
-
Eh bien! répondit miss Lydia, pourquoi n'irions-nous pas en Corse? Pendant que
vous chasseriez, je dessinerais; je serais charmée d'avoir dans mon album la
grotte dont parlait le capitaine Ellis, où Bonaparte allait étudier quand il
était enfant.
C'était
peut-être la première fois qu'un désir manifesté par le colonel eût obtenu
l'approbation de sa fille. Enchanté de cette rencontre inattendue, il eut
pourtant le bon sens de faire quelques objections pour irriter l'heureux
caprice de miss Lydia. En vain il parla de la sauvagerie du pays et de la
difficulté pour une femme d'y voyager: elle ne craignait rien; elle aimait
par-dessus tout à voyager à cheval; elle se faisait une fête de coucher au
bivouac; elle menaçait d'aller en Asie Mineure. Bref, elle avait réponse à
tout, car jamais Anglaise n'avait été en Corse; donc elle devait y aller. Et
quel bonheur, de retour dans Saint-James's-Place, de montrer son album! «
Pourquoi donc, ma chère, passez-vous ce charmant dessin? - 0h! ce n'est rien.
C'est un croquis que j'ai fait d'après un fameux bandit corse qui nous a servi
de guide. - Comment! vous avez été en Corse?... »
Les
bateaux à vapeur n'existant point encore entre la France et la Corse, on
s'enquit d'un navire en partance pour l'île que miss Lydia se proposait de
découvrir. Dès le jour même, le colonel écrivit à Paris pour décommander
l'appartement qui devait le recevoir, et fit marché avec le patron d'une
goëlette corse qui allait faire voile pour Ajaccio. Il y avait deux chambres telles
quelles. On embarqua des provisions; le patron jura qu'un vieux sien matelot
était un cuisinier estimable et n'avait pas son pareil pour la bouille-abaisse;
il promit que mademoiselle serait convenablement, qu'elle aurait bon vent,
belle mer.
En
outre, d'après les volontés de sa fille, le colonel stipula que le capitaine ne
prendrait aucun passager et qu'il s'arrangerait pour raser les côtes de l'île
de façon qu'on pût jouir de la vue des montagnes.
CHAPITRE
II.
Au
jour fixé pour le départ, tout était emballé, embarqué dès le matin: la
goëlette devait partir avec la brise du soir. En attendant, le colonel se
promenait avec sa fille sur la Canebière, lorsque le patron l'aborda pour lui
demander la permission de prendre à son bord un de ses parents, c'est-à-dire le
petit-cousin du parrain de son fils aîné, lequel retournant en Corse, son pays
natal, pour affaires pressantes, ne pouvait trouver de navire pour le passer.
-
C'est un charmant garçon, ajouta le capitaine Matei, militaire, officier aux
chasseurs à pied de la garde, et qui serait déjà colonel si l'Autre était
encore empereur.
Puisque
c'est un militaire, dit le colonel... il allait ajouter: Je consens volontiers
à ce qu'il vienne avec nous... mais miss Lydia s'écria en anglais:
-
Un officier d'infanterie!... (son père ayant servi dans la cavalerie, elle
avait du mépris pour toute autre arme) un homme sans éducation peut-être, qui
aura le mal de mer, et qui nous gâtera tout le plaisir de la traversée!
Le
patron n'entendait pas un mot d'anglais, mais il parut comprendre ce que disait
miss Lydia à la petite moue de sa jolie bouche, et il commença un éloge en
trois points de son parent, qu'il termina en assurant que c'était un homme très
comme il faut, d'une famille de Caporaux, et qu'il ne gênerait en rien
monsieur le colonel, car lui, patron, se chargeait de le loger dans un coin où
l'on ne s'apercevrait pas de sa présence.
Le
colonel et miss Nevil trouvèrent singulier qu'il y eût en Corse des familles où
l'on fût ainsi caporal de père en fils: mais, comme ils pensaient pieusement
qu'il s'agissait d'un caporal d'infanterie, ils conclurent que c'était quelque
pauvre diable que le patron voulait emmener par charité. S'il se fût agi d'un
officier, on eût été obligé de lui parler, de vivre avec lui mais avec un
caporal, il n'y a pas à se gêner et c'est un être sans conséquence, lorsque son
escouade, n'est pas là, baïonnette au bout du fusil, pour vous mener où vous
n'avez pas envie d'aller.
-
Votre parent a-t-il le mal de mer? demanda miss Nevil d'un ton sec.
-
Jamais, mademoiselle; le coeur ferme comme un roc, sur mer comme sur terre.
-
Eh bien! vous pouvez l'emmener, dit-elle.
-
Vous pouvez l'emmener, répéta le colonel, et ils continuèrent leur promenade.
Vers
cinq heures du soir, le capitaine Matei vint les chercher pour monter à bord de
la goëlette. Sur le port, près de la yole du capitaine, ils trouvèrent un grand
jeune homme vêtu d'une redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, le teint
basané, les yeux noirs, vifs, bien fendus, l'air franc et spirituel. À la
manière dont il effaçait les épaules, à sa petite moustache frisée, on
reconnaissait facilement un militaire; car, à cette époque, les moustaches ne
couraient pas les rues, et la garde nationale n'avait pas encore introduit dans
toutes les familles la tenue avec les habitudes du corps de garde.
Le
jeune homme ôta sa casquette en voyant le colonel, et le remercia sans embarras
et en bons termes du service qu'il lui rendait.
-
Charmé de vous être utile, mon garçon, dit le colonel en lui faisant un signe
de tête amical.
Et
il entra dans la yole.
-
Il est sans gêne votre Anglais, dit tout bas en italien le jeune homme au
patron.
Celui-ci
plaça son index sous son oeil gauche et abaissa les deux coins de la bouche.
Pour qui comprend le langage des signes, cela voulait dire que l'Anglais
entendait l'italien et que c'était un homme bizarre. Le jeune homme sourit
légèrement, toucha son front en réponse au signe de Matei, comme pour lui dire
que tous les Anglais avaient quelque chose de travers dans la tête, puis il
s'assit auprès du patron, et considéra avec beaucoup d'attention, mais sans
impertinence, sa jolie compagne de voyage.
-
Ils ont bonne tournure, ces soldats français, dit le colonel à sa fille en
anglais; aussi en fait-on facilement des officiers.
Puis,
s'adressant en français au jeune homme:
-
Dites-moi, mon brave, dans quel régiment avez-vous servi?
Celui-ci
donna un léger coup de coude au père du filleul de son petit-cousin, et,
comprimant un sourire ironique, répondit qu'il avait été dans les chasseurs à
pied de la garde, et que présentement il sortait du 7e léger.
-
Est-ce que vous avez été à Waterloo? Vous êtes bien jeune.
-
Pardon, mon colonel; c'est ma seule campagne.
-
Elle compte double, dit le colonel.
Le
jeune Corse se mordit les lèvres.
-
Papa, dit miss Lydia en anglais, demandez-lui donc si les Corses aiment
beaucoup leur Bonaparte?
Avant
que le colonel eût traduit la question en français, le jeune homme répondit en
assez bon anglais, quoique avec un accent prononcé:
-
Vous savez, mademoiselle, que nul n'est prophète en son pays. Nous autres,
compatriotes de Napoléon, nous l'aimons peut-être moins que les Français. Quant
à moi, bien que ma famille ait été autrefois l'ennemie de la sienne, je l'aime
et l'admire.
-
Vous parlez anglais! s'écria le colonel.
-
Fort mal, comme vous pouvez vous en apercevoir.
Bien
qu'un peu choquée de son ton dégagé, miss Lydia ne put s'empêcher de rire en
pensant à une inimitié personnelle entre un caporal et un empereur. Ce lui fut
comme un avant-goût des singularités de la Corse, et elle se promit de noter le
trait sur son journal.
-
Peut-être avez-vous été prisonnier en Angleterre? demanda le colonel.
-
Non, mon colonel, j'ai appris l'anglais en France, tout jeune, d'un prisonnier
de votre nation.
Puis,
s'adressant à miss Nevil:
-
Matei m'a dit que vous reveniez d'Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan,
mademoiselle; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre
notre patois.
-
Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel; elle a le don
des langues, ce n'est pas comme moi.
-
Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d'une de nos chansons
corses? C'est un berger qui dit à une bergère: S'entrassi 'adru Paradisu santu,
santu, E nun travassi a tia, mi n'esciria (1). -- (1) « Si j'entrais dans le
paradis saint, saint, et si je ne t'y trouvais pas, j'en sortirais. » (Serenata
di Zicavo.)
Miss
Lydia comprit. et trouvant la citation audacieuse, et plus encore le regard qui
l'accompagnait, elle répondit en rougissant: « Capisco. »
-
Et vous retournez dans votre pays en semestre? demanda le colonel.
-
Non, mon colonel. Il m'ont mis en demi-solde, probablement parce que j'ai été à
Waterloo et que je suis compatriote de Napoléon. Je retourne chez moi, léger
d'espoir, léger d'argent, comme dit la chanson.
Et
il soupira en regardant le ciel.
Le
colonel mit la main à sa poche, et, retournant entre ses doigts une pièce d'or,
il cherchait une phrase pour la glisser poliment dans la main de son ennemi
malheureux.
-
Et moi aussi, dit-il d'un ton de bonne humeur, on m'a mis en demi-solde;
mais... avec votre demi-solde vous n'avez pas de quoi vous acheter du tabac.
Tenez, caporal.
Et
il essaya de faire entrer la pièce d'or dans la main fermée que le jeune homme
appuyait sur le bord de la yole.
Le
jeune Corse rougit, se redressa, se mordit les lèvres et paraissait disposé à
répondre avec emportement, quand tout à coup, changeant d'expression, il éclata
de rire. Le colonel, sa pièce à la main, demeurait tout ébahi.
-
Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner
deux avis: le premier, c'est de ne jamais offrir de l'argent à un Corse, car il
y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête; le second,
c'est de ne pas donner aux gens des titres qu'ils ne réclament point. Vous
m'appelez caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n'est pas
bien grande, mais...
-
Lieutenant! s'écria sir Thomas, lieutenant! mais le patron m'a dit que vous
étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille.
À
ces mots le jeune homme, se laissant aller à la renverse, se mit à rire de plus
belle, et de si bonne grâce, que le patron et ses deux matelots éclatèrent en
choeur.
-
Pardon, colonel, dit enfin le jeune homme; mais le quiproquo est admirable, je
ne l'ai compris qu'à l'instant. En effet, ma famille se glorifie de compter des
caporaux parmi ses ancêtres; mais nos caporaux corses n'ont jamais eu de galons
sur leurs habits. Vers l'an de grâce 1100, quelques communes, s'étant révoltées
contre la tyrannie des grands seigneurs montagnards, se choisiront des chefs
qu'elles nommèrent caporaux. Dans notre île, nous tenons à honneur de descendre
de ces espèces de tribuns.
-
Pardon, monsieur! s'écria le colonel, mille fois pardon. Puisque vous comprenez
la cause de ma méprise, j'espère que vous voudrez bien l'excuser.
Et
il lui tendit la main.
-
C'est la juste punition de mon petit orgueil, colonel, dit le jeune homme riant
toujours et serrant cordialement la main de l'Anglais; je ne vous en veux pas
le moins du monde. Puisque mon ami Matei m'a si mal présenté, permettez-moi de
me présenter moi-même: je m'appelle Orso della Rebbia, lieutenant en
demi-solde, et si, comme je le présume en voyant ces deux beaux chiens, vous
venez en Corse pour chasser, je serai très flatté de vous faire les honneurs de
nos maquis et de nos montagnes... si toutefois je ne les ai pas oubliés,
ajouta-t-il en soupirant.
En
ce moment la yole touchait la goëlette. Le lieutenant offrit la main à miss
Lydia, puis aida le colonel à se guinder sur le pont. Là, sir Thomas, toujours
fort penaud de sa méprise, et ne sachant comment faire oublier son impertinence
à un homme qui datait de l'an 1100, sans attendre l'assentiment de sa fille, le
pria à souper en lui renouvelant ses excuses et ses poignées de main. Miss
Lydia fronçait bien un peu le sourcil, mais, après tout, elle n'était pas fâchée
de savoir ce que c'était qu'un caporal; son hôte ne lui avait pas déplu, elle
commençait même à lui trouver un certain je ne sais quoi aristocratique;
seulement il avait l'air trop franc et trop gai pour un héros de roman.
-
Lieutenant della Rebbia, dit le colonel en le saluant à la manière anglaise, un
verre de vin de Madère à la main, j'ai vu en Espagne, beaucoup de vos
compatriotes: c'était de la fameuse infanterie en tirailleurs.
-
Oui, beaucoup sont restés en Espagne, dit le jeune lieutenant d'un air sérieux.
-
Je n'oublierai jamais la conduite d'un bataillon corse à la bataille de
Vittoria, poursuivit le colonel. Il doit m'en souvenir, ajouta-t-il en se
frottant la poitrine. Toute la journée ils avaient été en tirailleurs dans les
jardins, derrière les haies, et nous avaient tué je ne sais combien d'hommes et
de chevaux. La retraite décidée, ils se rallièrent et se mirent à filer à grand
train. En plaine, nous espérions prendre notre revanche, mais mes drôles...
excusez, lieutenant, braves gens, dis-je, s'étaient formés en carré, et il n'y
avait pas moyen de les rompre. Au milieu du carré, je crois le voir encore, il
y avait un officier monté sur un petit cheval noir; il se tenait à côté de
l'aigle, fumant son cigare comme s'il eût été au café. Parfois, comme pour nous
braver, leur musique nous jouait des fanfares... Je lance sur eux mes deux
premiers escadrons... Bah! au lieu de mordre sur le front du carré, voilà mes
dragons qui passent à côté, puis font demi-tour. et reviennent fort en désordre
et plus d'un cheval sans maître... et toujours la diable de musique! Quand la
fumée qui enveloppait le bataillon se dissipa, je revis l'officier à côté de
l'aigle, fumant encore son cigare. Enragé, je me mis moi-même à la tête d'une
dernière charge. Leurs fusils, crassés à force de tirer, ne partaient plus,
mais les soldats étaient formés sur six rangs, la baïonnette au nez des
chevaux, on eût dit un mur. Je criais, j'exhortais mes dragons, je serrais la
botte pour faire avancer mon cheval, quand l'officier dont je vous parlais,
ôtant enfin son cigare, me montra de la main à un de ses hommes, J'entendis
quelque chose comme: Al capello bianco! J'avais un plumet blanc. Je n'en
entendis pas davantage, car une balle me traversa la poitrine. - C'était un
beau bataillon, monsieur della Rebbia. Le premier du 18e léger, tous Corses, à
ce qu'on me dit depuis.
-
Oui, dit Orso dont les yeux brillaient pendant ce récit, ils soutinrent la
retraite et rapportèrent leur aigle; mais les deux tiers de ces braves gens
dorment aujourd'hui dans la plaine de Vittoria.
-
Et par hasard! sauriez-vous le nom de l'officier qui les commandait?
-
C'était mon père. Il était alors major au 18e, et fut fait colonel pour sa
conduite dans cette triste journée.
-
Votre père! Par ma foi, c'était un brave! J'aurais du plaisir à le revoir, et
je le reconnaîtrais, j'en suis sûr. Vit-il encore?
-
Non, colonel, dit le jeune homme pâlissant légèrement.
-
Était-il à Waterloo?
-
Oui, colonel, mais il n'a pas eu le bonheur de tomber sur un champ de bataille...
Il est mort en Corse... il y a deux ans... Mon Dieu! que cette mer est belle!
il y a dix ans que je n'ai vu la Méditerranée. - Ne trouvez-vous pas la
Méditerranée plus belle que l'Océan, mademoiselle?
-
Je la trouve trop bleue... et les vagues manquent de grandeur.
-
Vous aimez la beauté sauvage, mademoiselle? À ce compte, je crois que la Corse
vous plaira.
-
Ma fille, dit le colonel, aime tout ce qui est extraordinaire; c'est pourquoi
l'Italie ne lui a guère plu.
-
Je ne connais de l'Italie, dit Orso, que Pise, où j'ai passé quelque temps au
collège; mais je ne puis penser sans admiration au Campo-Santo, au Dôme, à la
Tour penchée... au Campo-Santo surtout. Vous vous rappelez la Mort,
d'Orcagna... Je crois que je pourrais la dessiner, tant elle est restée dans ma
mémoire.
Miss
Lydia craignit que monsieur le lieutenant ne s'engageât dans une tirade
d'enthousiasme.
-
C'est très joli, dit-elle en bâillant. Pardon, mon père, j'ai un peu mal à la
tête, je vais descendre dans ma chambre.
Elle
baisa son père sur le front, fit un signe de tête majestueux à Orso et
disparut. Les deux hommes causèrent alors chasse et guerre.
Ils
apprirent qu'à Waterloo, ils étaient en face l'un de l'autre, et qu'ils avaient
dû échanger bien des balles. Leur bonne intelligence en redoubla. Tour à tour
ils critiquèrent Napoléon, Wellington et Blücher, puis ils chassèrent ensemble
le daim, le sanglier et le mouflon. Enfin, la nuit étant déjà très avancée, et
la dernière bouteille de bordeaux finie, le colonel serra de nouveau la main au
lieutenant et lui souhaita le bonsoir, en exprimant l'espoir de cultiver une
connaissance commencée d'une façon si ridicule. Ils se séparèrent et chacun fut
se coucher.
CHAPITRE
III.
La
nuit était belle, la lune se jouait sur les flots, le navire voguait doucement
au gré d'une brise légère. Miss Lydia n'avait point envie de dormir, et ce
n'était que la présence d'un profane qui l'avait empêchée de goûter ces
émotions qu'en mer et par un clair de lune tout être humain éprouve quand il a deux
grains de poésie dans le coeur. Lorsqu'elle jugea que le jeune lieutenant
dormait sur les deux oreilles, comme un être prosaïque qu'il était, elle se
leva, prit une pelisse, éveilla sa femme de chambre et monta sur le pont. Il
n'y avait personne, qu'un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de
complainte dans le dialecte corse, sur un air sauvage et monotone. Dans le
calme de la nuit, cette musique étrange avait son charme. Malheureusement miss
Lydia ne comprenait pas parfaitement ce que chantait le matelot. Au milieu de
beaucoup de lieux communs, un vers énergique excitait vivement sa curiosité,
mais bientôt, au plus beau moment, arrivaient quelques mots de patois dont le
sens lui échappait. Elle comprit pourtant qu'il était question d'un meurtre.
Des imprécations contre les assassins, des menaces de vengeance, l'éloge du
mort, tout cela était confondu pêle-mêle. Elle retint quelques vers; je vais
essayer de les traduire:
...
Ni les canons, ni les baïonnettes - n'ont fait pâlir son front, - serein sur un
champ de bataille - comme un ciel d'été. - il était le faucon ami de l'aigle -
miel des sables pour ses amis, - pour ses ennemis la mer en courroux. - Plus
haut que le soleil, - plus doux que la lune. - Lui que les ennemis de la France
- n'attendirent jamais, - des assassins de son pays - l'ont frappé pax
derrière, - comme Vitiolo tua Sampiero Corso (1). - Jamais ils n'eussent osé la
regarder en face. - ... Placez sur la muraille, devant mon lit, - ma croix
d'honneur bien gagnée. - Rouge en est le ruban. - Plus rouge ma chemise. - À
mon fils, mon fils en lointain pays, - gardez ma croix et ma chemise sanglante.
- Il y verra deux trous. Pour chaque trou, un trou dans une autre chemise. Mais
la vengeance sera-t-elle faite alors? - Il me faut la main qui a tiré, - l'oeil
qui a visé, - le coeur qui a pensé... » -- (1) Voyez Filippini, liv. XI, - Le
nom de Vittolo est encore en exécration parmi les Corses. C'est aujourd'hui un
synonyme de traître.
Le
matelot s'arrêta tout à coup.
-
Pourquoi ne continuez-vous pas, mon ami? demanda miss Nevil.
Le
matelot, d'un mouvement de tête, lui montra une figure qui sortait d'un grand
panneau de la goëlette: c'était Orso qui venait jouir du clair de lune.
-
Achevez donc votre complainte, dit Miss Lydia, elle me faisait grand plaisir.
Le
matelot se pencha vers elle et dit fort bas - je ne donne le rimbecco à
personne.
-
Comment? le... ?
Le
matelot, sans répondre, se mit à siffler.
-
Je vous prends à admirer notre Méditerranée, miss Nevil, dit Orso s'avançant
vers elle. Convenez qu'on ne voit point ailleurs cette lune-ci.
-
Je ne la regardais pas. J'étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot,
qui chantait une complainte des plus tragiques, s'est arrêté au plus beau
moment.
Le
matelot se baissa comme pour mieux lire sur la boussole, et tira rudement la
pelisse de miss Nevil. Il était évident que sa complainte ne pouvait être
chantée devant le lieutenant Orso.
-
Que chantais-tu là, Paolo Francè? dit Orso; est-ce une ballata? un vocero
(1)? Mademoiselle te comprend et voudrait entendre la fin. -- (1) Lorsqu'un
homme est mort, particulièrement lorsqu'il a été assassiné, on place son corps
sur une table, et les femmes de sa famille, à leur défaut, des amies, ou même
des femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent devant un
auditoire nombreux des complaintes en vers dans le dialecte du pays. On nomme
ces femmes voceratrici, ou, suivant la prononciation corse, buceratrici,
et la complainte s'appelle vocero, buceru, buceratu, sur ta côte
orientale; ballata, sur la côte opposée. Le mot vocero, ainsi que
ses dérivés vocerar, voceratrice, vient du latin vociferare.
Quelquefois, plusieurs femmes improvisent tour à tour, et souvent la femme ou
la fille du mort chante elle-même la complainte funèbre.
Je
l'ai oubliée, Ors' Anton', dit le matelot.
Et
sur-le-champ il se mit à entonner à tue-tête un cantique à la Vierge.
Miss
Lydia écouta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantage le
chanteur, se promettant bien toutefois de savoir plus tard le mot de l'énigme.
Mais sa femme de chambre, qui, étant de Florence, ne comprenait pas mieux que
sa maîtresse le dialecte corse, était aussi curieuse de s'instruire;
s'adressant à Orso avant que celle-ci pût l'avertir par un coup de coude:
-
Monsieur le capitaine, dit-elle, que veut dire donner le rimbecco (1)?
-- (1) Rimbeccare, en italien, signifie renvoyer, riposter, rejeter.
Dans le dialecte corse, cela veut dire: adresser un reproche offensant et
public. - On donne le rimbecco au fils d'un homme assassiné en lui
disant que son père n'est pas vengé. Le rimbecco est une espèce de mise en
demeure pour l'homme qui n'a pas encore lavé une injure dans le sang. - La loi
génoise punissait très sévèrement l'auteur d'un rimbecco...
-
Le rimbecco! dit Orso; mais c'est faire la plus mortelle injure à un Corse:
c'est lui reprocher de ne pas s'être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco?
-
C'est hier à Marseille, répondit miss Lydia avec empressement, que le patron de
la goëlette s'est servi de ce mot.
-
Et de qui parlait-il? demanda Orso avec vivacité.
-
Oh! il nous contait une vieille histoire... du temps de... oui, je crois que
c'était à propos de Vannina d'Ornano?
-
La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup
aimer notre héros, le brave Sampiero?
-
Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque?
-
Son crime a pour excuse les moeurs sauvages du temps; et puis Sampiero faisait
une guerre à mort aux Génois: quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes,
s'il n'avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes?
-
Vannina, dit le matelot, était partie sans la permission de son mari; Sampiero
a bien fait de lui tordre le cou.
-
Mais, dit miss Lydia, c'était pour sauver son mari, c'était par amour pour lui,
qu'elle allait demander sa grâce aux Génois.
-
Demander sa grâce, c'était l'avilir! s'écria Orso.
-
Et la tuer lui-même! poursuivit miss Nevil. Quel monstre ce devait être!
-
Vous savez qu'elle lui demanda comme une faveur de périr de sa main. Othello,
mademoiselle, le regardez-vous aussi comme un monstre?
-
Quelle différence! il était jaloux; Sampiero n'avait que de la vanité.
-
Et la jalousie, n'est-ce pas aussi de la vanité? C'est la vanité de l'amour, et
vous l'excuserez peut-être en faveur du motif?
Miss
Lydia lui jeta un regard plein de dignité, et, s'adressant au matelot, lui
demanda quand la goëlette arriverait au port.
-
Après-demain, dit-il, si le vent continue.
-
Je voudrais déjà voir Ajaccio, car ce navire m'excède.
Elle
se leva, prit le bras de sa femme de chambre et fit quelques pas sur le tillac.
Orso demeura immobile auprès du gouvernail, ne sachant s'il devait se promener
avec elle ou bien cesser une conversation qui paraissait l'importuner.
-
Belle fille, par le sang de la Madone! dit le matelot; si toutes les puces de
mon lit lui ressemblaient, je ne me plaindrais pas d'en être mordu!
Miss
Lydia entendit peut-être cet éloge naïf de sa beauté et s'en effaroucha, car
elle descendit presque aussitôt dans sa chambre. Bientôt après Orso se retira
de son côté. Dès qu'il eut quitté le tillac, la femme de chambre remonta, et,
après avoir fait subir un interrogatoire au matelot, rapporta les
renseignements suivants à sa maîtresse: la ballata interrompue par la présence
d'Orso avait été composée à l'occasion de la mort du colonel della Rebbia, père
du susdit, assassiné il y avait deux ans. Le matelot ne doutait pas qu'Orso ne
revînt en Corse pour faire la vengeance, c'était son expression, et affirmait
qu'avant peu on verrait de la viande fraîche dans le village de Pietranera.
Traduction faite de ce terme national, il résultait que le seigneur Orso se
proposait d'assassiner deux ou trois personnes soupçonnées d'avoir assassiné
son père, lesquelles, à la vérité, avaient été recherchées en justice pour ce
fait, mais s'étaient trouvées blanches comme neige, attendu qu'elles avaient
dans leur manche juges, avocats, préfet et gendarmes.
-
Il n'y a pas de justice en Corse, ajoutait le matelot, et je fais plus de cas
d'un bon fusil que d'un conseiller à la cour royale. Quand on a un ennemi, il
faut choisir entre les trois S (1). -- (1) Expression nationale, c'est-à-dire schioppetto,
stiletto, strada, fusil, stylet, fuite.
Ces
renseignements intéressants changèrent d'une façon notable les manières et les
dispositions de miss Lydia à l'égard du lieutenant della Rebbia. Dès ce moment
il était devenu un personnage aux yeux de la romanesque Anglaise. Maintenant
cet air d'insouciance, ce ton de franchise et de bonne humeur, qui d'abord
l'avaient prévenue défavorablement, devenaient pour elle un mérite de plus, car
c'était la profonde dissimulation d'une âme énergique, qui ne laisse percer à
l'extérieur aucun des sentiments qu'elle renferme. Orso lui parut une espèce de
Fiesque, cachant de vastes desseins sous une apparence de légèreté; et,
quoiqu'il soit moins beau de tuer quelques coquins que de délivrer sa patrie,
cependant une belle vengeance est belle; et d'ailleurs les femmes aiment assez
qu'un héros ne soit pas homme politique. Alors seulement miss Nevil remarqua
que le jeune lieutenant avait de fort grands yeux, des dents blanches, une
taille élégante, de l'éducation et quelque usage du monde. Elle lui parla
souvent dans la journée suivante, et sa conversation l'intéressa. Il fut
longuement questionné sur son pays, et il en parlait bien. La Corse, qu'il
avait quittée fort jeune, d'abord pour aller au collège, puis à l'école
militaire, était restée dans son esprit parée de couleurs poétiques. Il
s'animait en parlant de ses montagnes, de ses forêts, des coutumes originales
de ses habitants. Comme on peut le penser, le mot de vengeance se présenta plus
d'une fois dans ses récits, car il est impossible de parler des Corses sans
attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale. Orso surprit un peu miss
Nevil en condamnant d'une manière générale les haines interminables de ses
compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et
prétendait que la vendette est le duel des pauvres. « Cela est si vrai,
disait-il, qu'on ne s'assassine qu'après un défi en règle. « Garde-toi, je me
garde, » telles sont les paroles sacramentelles qu'échangent deux ennemis avant
de se tendre des embuscades l'un à l'autre. Il y a plus d'assassinats chez
nous, ajoutait-il, que partout ailleurs; mais jamais vous ne trouverez une
cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers,
mais pas un voleur. »
Lorsqu'il
prononçait les mots de vengeance et de meurtre, miss Lydia le regardait
attentivement, mais sans découvrir sur ses traits la moindre trace d'émotion.
Comme elle avait décidé qu'il avait la force d'âme nécessaire pour se rendre
impénétrable à tous les yeux, les siens exceptés, bien entendu, elle continua de
croire fermement que les mânes du colonel della Rebbia n'attendraient pas
longtemps la satisfaction qu'elles réclamaient.
Déjà
la goëlette était en vue de la Corse. Le patron nommait les points principaux
de la côte, et, bien qu'ils fussent tous parfaitement inconnus à miss Lydia,
elle trouvait quelque plaisir à savoir leurs noms. Rien de plus ennuyeux qu'un
paysage anonyme. Parfois la longue-vue du colonel faisait apercevoir quelque
insulaire, vêtu de drap brun, armé d'un long fusil, monté sur un petit cheval,
et galopant sur des pentes rapides. Miss Lydia, dans chacun, croyait voir un
bandit, ou bien un fils allant venger la mort de son père, mais Orso assurait
que c'était quelque paisible habitant du bourg voisin voyageant pour ses
affaires; qu'il portait un fusil moins par nécessité que par galanterie,
par mode, de même qu'un dandy ne sort qu'avec une canne élégante. Bien qu'un
fusil soit une arme moins noble et moins poétique qu'un stylet, miss Lydia
trouvait que, pour un homme, cela était plus élégant qu'une canne, et elle se
rappelait que tous les héros de lord Byron meurent d'une balle et non d'un
classique poignard.
Après
trois jours de navigation, on se trouva devant les Sanguinaires, et le
magnifique panorama du golfe d'Ajaccio se développa aux yeux de nos voyageurs.
C'est avec raison qu'on le compare à la baie de Naples; et au moment où la
goëlette entrait dans le port, un maquis en feu, couvrant de fumée la Punta di
Girato, rappelait le Vésuve et ajoutait à la ressemblance. Pour qu'elle fût complète,
il faudrait qu'une armée d'Attila vînt s'abattre sur les environs de Naples;
car tout est mort et désert autour d'Ajaccio. Au lieu de ces élégantes
fabriques qu'on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu'au cap Misène,
on ne voit, autour du golfe d'Ajaccio, que de sombres maquis, et derrière, des
montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur
les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent
isolées sur un fond de verdure; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux
de famille. Tout, dans ce paysage, est d'une beauté grave et triste. L'aspect
de la ville, surtout à cette époque, augmentait encore l'impression causée par
la solitude de ses alentours. Nul mouvement dans les rues, où l'on ne rencontre
qu'un petit nombre de figures oisives, et toujours les mêmes. Point de femmes,
sinon quelques paysannes qui viennent vendre leurs denrées. On n'entend point
parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. Quelquefois, à l'ombre
d'un arbre de la promenade, une douzaine de paysans armés jouent aux cartes, ou
regardent jouer. Ils ne crient pas, ne se disputent jamais; si le jeu s'anime,
on entend alors des coups de pistolet, qui toujours précèdent la menace. Le
Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures
paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du Cours sont
presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes; chacun
semble aux aguets comme un faucon sur son nid.
CHAPITRE
IV.
Après
avoir visité la maison où Napoléon est né, après s'être procuré par des moyens
plus ou moins catholiques un peu du papier de la tenture, miss Lydia, deux
jours après être débarquée en Corse, se sentit saisir d'une tristesse profonde,
comme il doit arriver à tout étranger qui se trouve dans un pays dont les
habitudes insociables semblent le condamner à un isolement complet. Elle
regretta son coup de tête; mais partir sur-le-champ, c'eût été compromettre sa
réputation de voyageuse intrépide; miss Lydia se résigna donc à prendre
patience et à tuer le temps de son mieux. Dans cette généreuse résolution, elle
prépara crayons et couleurs, esquissa des vues du golfe, et fit le portrait
d'un paysan basané, qui vendait des melons, comme un maraîcher du continent,
mais qui avait une barbe blanche et l'air du plus féroce coquin qui se pût
voir. Tout cela ne suffisant point à l'amuser, elle résolut de faire tourner la
tête au descendant des caporaux, et la chose n'était pas difficile, car, loin
de se presser pour revoir son village, Orso semblait se plaire fort à Ajaccio,
bien qu'il n'y vît personne. D'ailleurs miss Lydia s'était proposé une noble
tâche, celle de civiliser cet ours des montagnes, et de le faire renoncer aux
sinistres desseins qui le ramenaient dans son île. Depuis qu'elle avait pris la
peine de l'étudier, elle s'était dit qu'il serait dommage de laisser ce jeune
homme courir à sa perte, et que pour elle il serait glorieux de convertir un
Corse.
Les
journées pour nos voyageurs se passaient comme il suit: le matin, le colonel et
Orso allaient à la chasse; miss Lydia dessinait ou écrivait à ses amies, afin
de pouvoir dater ses lettres d'Ajaccio; vers six heures, les hommes revenaient
chargés de gibier; on dînait, miss Lydia chantait, le colonel s'endormait, et
les jeunes gens demeuraient fort tard à causer.
Je
ne sais quelle formalité de passe-port avait obligé le colonel Nevil à faire
une visite au préfet; celui-ci, qui s'ennuyait fort, ainsi que là plupart de
ses collègues, avait été ravi d'apprendre l'arrivée d'un Anglais, riche, homme
du monde et père d'une jolie fille; aussi il l'avait parfaitement reçu et
accablé d'offres de services; de plus, fort peu de jours après, il vint lui
rendre sa visite. Le colonel, qui venait de sortir de table, était
confortablement étendu sur le sofa, tout près de s'endormir; sa fille chantait
devant un piano délabré; Orso tournait les feuillets de son cahier de musique,
et regardait les épaules et les cheveux blonds de la virtuose. On annonça M. le
préfet; le piano se tut, le colonel se leva, et présenta le préfet à sa fille:
-
Je ne vous présente pas monsieur della Rebbia, dit-il, car vous le connaissez
sans doute?
-
Monsieur est le fils du colonel della Rebbia? demanda le préfet d'un air
légèrement embarrassé.
-
Oui, monsieur, répondit Orso.
-
J'ai eu l'honneur de connaître monsieur votre père.
Les
lieux communs de conversation s'épuisèrent bientôt. Malgré lui, le colonel
bâillait assez fréquemment; en sa qualité de libéral, Orso ne voulait point
parler à un satellite du pouvoir; Miss Lydia soutenait toute la conversation.
De son côté, le préfet ne la laissait pas languir, et il était évident qu'il
avait un vif plaisir à parler de Paris et du monde à une femme qui connaissait
toutes les notabilités de la société européenne, De temps en temps, et tout en
parlant, il observait Orso avec une curiosité singulière.
-
C'est sur le continent que vous avez connu monsieur della Rebbia? demanda-t-il
à miss Lydia.
Miss
Lydia répondit avec quelque embarras qu'elle avait fait sa connaissance sur le
navire qui les avait amenés en Corse.
-
C'est un jeune homme très comme il faut, dit le préfet à demi-voix. Et vous
a-t-il dit, continua-t-il encore plus bas, dans quelle intention il revient en
Corse?
Miss
Lydia prit son air majestueux:
-
Je ne le lui ai point demandé, dit-elle; vous pouvez l'interroger.
Le
préfet garda le silence; mais, un moment après, entendant Orso adresser au
colonel quelques mots en anglais:
-
Vous avez beaucoup voyagé, monsieur, dit-il, à ce qu'il parait. Vous devez
avoir oublié la Corse... et ses coutumes.
-
Il est vrai, j'étais bien jeune quand je l'ai quittée.
-
Vous appartenez toujours à l'armée?
-
Je suis en demi-solde, monsieur.
-
Vous avez été trop longtemps dans l'armée française, pour ne pas devenir tout à
fait Français, je n'en doute pas, monsieur.
Il
prononça ces derniers mots avec une emphase marquée.
Ce
n'est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu'ils
appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette
prétention, ils la justifient assez bien pour qu'on la leur accorde. Orso, un
peu piqué, répliqua:
-
Pensez-vous, monsieur le préfet, qu'un Corse, pour être homme d'honneur, ait
besoin de servir dans l'armée française?
-
Non, certes, dit le préfet, ce n'est nullement ma pensée: je parle seulement de
certaines coutumes de ce pays-ci, dont quelques-unes ne sont pas telles qu'un
administrateur voudrait les voir.
Il
appuya sur ce mot de coutumes, et prit l'expression la plus grave que sa figure
comportait. Bien tôt après, il se leva et sortit, emportant la promesse que
miss Lydia irait voir sa femme à la préfecture.
Quand
il fut parti:
-
Il fallait, dit miss Lydia, que j'allasse en Corse pour apprendre ce que c'est
qu'un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable.
-
Pour moi, dit Orso, je n'en saurais dire autant, et je le trouve bien singulier
avec son air emphatique et mystérieux.
Le
colonel était plus qu'assoupi; miss Lydia jeta un coup d'oeil de son côté, et
baissant la voix:
-
Et moi, je trouve, dit-elle, qu'il n'est pas si mystérieux que vous le
prétendez, car je crois l'avoir compris.
-
Vous êtes, assurément, bien perspicace, miss Nevil; et, si vous voyez quelque
esprit dans ce qu'il vient de dire, il faut assurément que vous l'y ayez mis.
-
C'est une phrase du marquis de Mascarille, monsieur della Rebbia, je crois;
mais, ... voulez-vous que je vous donne une preuve de ma pénétration? Je suis
un peu sorcière, et je sais ce que pensent les gens que j'ai vus deux fois.
-
Mon Dieu! vous m'effrayez. Si vous saviez lire dans ma pensée, je ne sais si je
devrais en être content ou affligé...
-
Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous
connaissons que depuis quelques jours; mais en mer, et dans les pays barbares,
- vous m'excuserez, je l'espère, ... - dans les pays barbares, on devient ami
plus vite que dans le monde... Ainsi ne vous étonnez pas si je vous parle en
amie de choses un peu bien intimes, et dont peut-être un étranger ne devrait pas
se mêler.
-
Oh! ne dites pas ce mot-là, miss Nevil; l'autre me plaisait bien mieux.
-
Eh bien! monsieur, je dois vous dire que, sans avoir cherché à savoir vos
secrets, je me trouve les avoir appris en partie, et il y en a qui m'affligent.
Je sais, monsieur, le malheur qui a frappé votre famille; on m'a beaucoup parlé
du caractère vindicatif de vos compatriotes et de leur manière de se venger...
N'est-ce pas à cela que le préfet faisait allusion?
-
Miss Lydia peut-elle penser!... Et Orso devint pâle comme la mort.
-
Non, monsieur della Rebbia, dit-elle en l'interrompant; je sais que vous êtes
un gentleman plein d'honneur. Vous m'avez dit vous-même qu'il n'y avait plus
dans votre pays que les gens du peuple qui connussent la vendette... qu'il vous
plaît d'appeler une forme du duel...
-
Me croiriez-vous donc capable de devenir jamais un assassin?
-
Puisque je vous parle de cela, monsieur Orso, vous devez bien voir que je ne
doute pas de vous, et si je vous ai parlé, poursuivit-elle en baissant les
yeux, c'est que j'ai compris que de retour dans votre pays, entouré peut-être
de préjugés barbares, vous seriez bien aise de savoir qu'il y a quelqu'un qui
vous estime pour votre courage à leur résister. - Allons, dit-elle en se
levant, ne parlons plus de ces vilaines choses-là: elles me font mal à la tête,
et d'ailleurs il est bien tard. Vous ne m'en voulez pas? Bonsoir, à l'anglaise.
Et elle lui tendit la main.
Orso
la pressa d'un air grave et pénétré.
-
Mademoiselle, dit-il, savez-vous qu'il y a des moments où l'instinct du pays se
réveille en moi. Quelquefois, lorsque je songe à mon pauvre père, ... alors
d'affreuses idées m'obsèdent. Grâce à vous, j'en suis à jamais délivré. Merci,
merci!
Il
allait poursuivre; mais miss Lydia fit tomber une cuiller à thé, et le bruit
réveilla le colonel.
-
Della Rebbia, demain à cinq heures en chasse! Soyez exact.
-
Oui, mon colonel.
CHAPITRE
V.
Le
lendemain, un peu avant le retour des chasseurs, miss Nevil, revenant d'une
promenade au bord de la mer, regagnait l'auberge avec sa femme de chambre,
lorsqu'elle remarqua une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de
petite taille, mais vigoureux, qui entrait dans la ville. Elle était suivie
d'une espèce de paysan, à cheval aussi, en veste de drap brun trouée aux
coudes, une gourde en bandoulière, un pistolet pendant à la ceinture; à la
main, un fusil, dont la crosse reposait dans une poche de cuir attachée à
l'arçon de la selle; bref, en costume complet de brigand de mélodrame ou de
bourgeois corse en voyage. La beauté remarquable de la femme attira d'abord
l'attention de miss Nevil. Elle paraissait avoir une vingtaine d'années. Elle
était grande, blanche, les yeux bleu foncé, la bouche rose, les dents comme de
l'émail. Dans son expression on lisait à la fois l'orgueil, l'inquiétude et la
tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro,
que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De
longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la
tête. Son costume était propre, mais de la plus grande simplicité.
Miss
Nevil eut tout le temps de la considérer, car la dame au mezzaro s'était
arrêtée dans la rue à questionner quelqu'un avec beaucoup d'intérêt, comme il
semblait à l'expression de ses yeux; puis, sur la réponse qui lui fut faite,
elle donna un coup de houssine à sa monture, et, prenant le grand trot, ne
s'arrêta qu'à la porte de l'hôtel où logeaient sir Thomas Nevil et Orso. Là,
après avoir échangé quelques mots avec l'hôte, la jeune femme sauta lestement à
bas de son cheval et s'assit sur un banc de pierre à côté de la porte d'entrée,
tandis que son écuyer conduisait les chevaux à l'écurie. Miss Lydia passa avec
son costume parisien devant l'étrangère sans qu'elle levât les yeux. Un quart
d'heure après, ouvrant sa fenêtre, elle vit encore la dame au mezzaro assise à
la même place et dans la même attitude. Bientôt parurent le colonel et Orso,
revenant de la chasse. Alors l'hôte dit quelques mots à la demoiselle en deuil
et lui désigna du doigt le jeune della Rebbia. Celle-ci rougit, se leva avec
vivacité, fit quelques pas en avant, puis s'arrêta immobile et comme interdite.
Orso était tout près d'elle, la considérant avec curiosité.
-
Vous êtes, dit-elle d'une voix émue, Orso Antonio della Rebbia? Moi, je suis
Colomba.
-
Colomba! s'écria Orso.
Et,
la prenant dans ses bras, il l'embrassa tendrement, ce qui étonna un peu le
colonel et sa fille, car en Angleterre on ne s'embrasse pas dans la rue.
-
Mon frère, dit Colomba, vous me pardonnerez si je suis venue sans votre ordre;
mais j'ai appris par nos amis que vous étiez arrivé, et c'était pour moi une si
grande consolation de vous voir...
Orso
l'embrassa encore: puis, se tournant vers le colonel:
-
C'est ma soeur, dit-il, que je n'aurais jamais reconnue si elle ne s'était
nommée. - Colomba, le colonel sir Thomas Nevil. - Colonel, vous voudrez bien
m'excuser, mais je ne pourrai avoir l'honneur de dîner avec vous aujourd'hui...
Ma soeur...
-
Eh! où diable voulez-vous dîner, mon cher? s'écria le colonel; vous savez bien
qu'il n'y a qu'un dîner dans cette maudite auberge, et il est pour nous.
Mademoiselle fera grand plaisir à ma fille de se joindre à nous.
Colomba
regarda son frère, qui ne se fit pas trop prier, et tous ensemble entrèrent dans
la plus grande pièce de l'auberge, qui servait au colonel de salon et de salle
à manger. Mademoiselle della Rebbia, présentée à miss Nevil, lui fit une
profonde révérence, mais ne dit pas une parole. On voyait qu'elle était très
effarouchée et que, pour la première fois de sa vie peut-être, elle se trouvait
en présence d'étrangers gens du monde. Cependant dans ses manières il n'y avait
rien qui sentît la province. Chez elle l'étrangeté sauvait la gaucherie. Elle
plut à miss Nevil par cela même; et comme il n'y avait pas de chambre
disponible dans l'hôtel que le colonel et sa suite avaient envahi, miss Lydia
poussa la condescendance ou la curiosité jusqu'à offrir à mademoiselle della
Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa propre chambre.
Colomba
balbutia quelques mots de remerciement et s'empressa de suivre la femme de
chambre de miss Nevil pour faire à sa toilette les petits arrangements que rend
nécessaires un voyage à cheval par la poussière et le soleil.
En
rentrant dans le salon, elle s'arrêta devant les fusils du colonel, que les
chasseurs venaient de déposer dans un coin.
-
Les belles armes! dit-elle; sont-elles à vous?
-
Non, ce sont des fusils anglais au colonel. Ils sont aussi bons qu'ils sont
beaux.
-
Je voudrais bien, dit Colomba, que vous en eussiez un semblable.
-
Il y en a certainement un dans ces trois-là qui appartient à della Rebbia,
s'écria le colonel. Il s'en sert trop bien. Aujourd'hui quatorze coups de
fusil, quatorze pièces!
Aussitôt
s'établit un combat de générosité, dans lequel Orso fut vaincu, à la grande
satisfaction de sa soeur, comme il était facile de s'en apercevoir à
l'expression de joie enfantine qui brilla tout d'un coup sur son visage, tout à
l'heure si sérieux.
-
Choisissez, mon cher, disait le colonel.
Orso
refusait.
-
Eh bien! mademoiselle votre soeur choisira pour vous.
Colomba
ne se le fit pas dire deux fois: elle prit le moins orné des fusils, mais
c'était un excellent Manton de gros calibre.
-
Celui-ci, dit-elle, doit bien porter la balle.
Son
frère s'embarrassait dans ses remerciements lorsque le dîner parut fort à
propos pour le tirer d'affaire. Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui
avait fait quelque résistance pour se mettre à table, et qui n'avait cédé que
sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix
avant de manger.
-
Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif.
Et
elle se promit de faire plus d'une observation intéressante sur ce jeune
représentant des vieilles moeurs de la Corse. Pour Orso, il était évidemment un
peu mal à son aise, par la crainte sans doute que sa soeur ne dît ou ne fît
quelque chose qui sentît trop son village. Mais Colomba l'observait sans cesse
et réglait tous ses mouvements sur ceux de son frère. Quelquefois elle le
considérait fixement avec une étrange expression de tristesse; et alors, si les
yeux d'Orso rencontraient les siens, il était le premier à détourner ses
regards, comme s'il eût voulu se soustraire à une question que sa soeur lui
adressait mentalement et qu'il comprenait trop bien. On parlait français, car
le colonel s'exprimait fort mal on italien. Colomba entendait le français, et
prononçait même assez bien le peu de mots qu'elle était forcée d'échanger avec
ses hôtes.
Après
le dîner, le colonel, qui avait remarqué l'espèce de contrainte qui régnait
entre le frère et la soeur, demanda avec sa franchise ordinaire à Orso s'il ne
désirait point causer seul avec mademoiselle Colomba, offrant dans ce cas de
passer avec sa fille dans la pièce voisine. Mais Orso se hâta de le remercier
et de dire qu'ils auraient bien le temps de causer à Pietranera. C'était le nom
du village où il devait faire sa résidence.
Le
colonel prit donc sa place accoutumée sur le sofa, et miss Nevil, après avoir
essayé plusieurs sujets de conversation, désespérant de faire parler la belle
Colomba, pria Orso de lui lire un chant du Dante: c'était son poète favori.
Orso choisit le chant de l'Enfer où se trouve l'épisode de Francesca da Rimini,
et se mit à lire, accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui expriment
si bien le danger de lire à deux un livre d'amour. À mesure qu'il lisait,
Colomba se rapprochait de la table, relevait la tête, qu'elle avait tenue
baissée; ses prunelles dilatées brillaient d'un feu extraordinaire: elle
rougissait et pâlissait tour à tour, elle s'agitait convulsivement sur sa
chaise. Admirable organisation italienne, qui, pour comprendre la poésie, n'a
pas besoin qu'un pédant lui en démontre les beautés!
Quand
la lecture fut terminée:
-
Que cela est beau! s'écria-t-elle. Qui a fait cela, mon frère?
Orso
fut un peu déconcerté, et miss Lydia répondit en souriant que c'état un poète
florentin mort depuis plusieurs siècles.
-
Je te ferai lire le Dante, dit Orso, quand nous serons à Pietranera.
-
Mon Dieu, que cela est beau! répétait Colomba: et elle dit trois ou quatre
tercets qu'elle avait retenus, d'abord à voix basse, puis, s'animant, elle les
déclama tout haut avec plus d'expression que son frère n'en avait mis à les
lire.
Miss
Lydia très étonnée:
-
Vois paraissez aimer beaucoup la poésie, dit-elle. Que je vous envie le bonheur
que vous aurez à lire le Dante comme un livre nouveau.
-
Vous voyez, miss Nevil, disait Orso, quel pouvoir ont les vers du Dante, pour
émouvoir ainsi une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater... Mais
je me trompe; je me rappelle que Colomba est du métier. Tout enfant, elle
s'escrimait à faire des vers, et mon père m'écrivait qu'elle était la plus
grande voceratrice de Pietranera et de deux lieues à la ronde.
Colomba
jeta un coup d'oeil suppliant à son frère. Miss Nevil avait ouï parler des
improvisatrices corses et mourait d'envie d'en entendre une. Aussi elle
s'empressa de prier Colomba de lui donner un échantillon de son talent. Orso
s'interposa alors, fort contrarié de s'être si bien rappelé les dispositions
poétiques de sa soeur. Il eut beau jurer que rien n'était plus plat qu'une
ballata corse, protester que réciter des vers corses après ceux du Dante,
c'était trahir son pays, il ne fit qu'irriter le caprice de miss Nevil, et se
vit obligé à la fin de dire à sa soeur:
-
Eh bien! improvise quelque chose, mais que cela soit court.
Colomba
poussa un soupir, regarda attentivement pendant une minute le tapis de la
table, puis les poutres du plafond; enfin, mettant la main sur ses yeux, comme
ces oiseaux qui se rassurent et croient n'être point vus quand ils ne voient
point eux-mêmes, chanta, ou plutôt déclama d'une voix mal assurée la serenata
qu'on va lire.
LA
JEUNE FILLE ET LA PALOMBE
«
Dans la vallée, bien loin derrière les montagnes, - le soleil n'y vient qu'une
heure tous les jours; - il y a dans la vallée une maison sombre, - et l'herbe y
croit sur le seuil. - Portes, fenêtres sont toujours fermées. - Nulle fumée ne
s'échappe du toit. - Mais à midi, lorsque vient le soleil, - une fenêtre
s'ouvre alors, - et l'orpheline s'assied, filant à son rouet: - elle file et
chante en travaillant - un chant de tristesse; - mais nul autre chant ne répond
au sien. - Un jour, un jour de printemps, - une palombe se posa sur un arbre
voisin, - et entendit le chant de la jeune fille. - Jeune fille, dit-elle, tu
ne pleures pas seule - un cruel épervier m'a ravi ma compagne. - Palombe,
montre-moi l'épervier ravisseur; - fût-il aussi haut que les nuages, - je
l'aurai bientôt abattu en terre. - Mais moi, pauvre fille, qui me rendra mon
frère, - mon frère maintenant en lointain pays? - Jeune fille, dis-moi où est
ton frère, - et mes ailes me porteront près de lui. »
-
Voilà une palombe bien élevée! s'écria Orso en embrassant sa soeur avec une
émotion qui contrastait avec le ton de plaisanterie qu'il affectait.
-
Votre chanson est charmante, dit miss Lydia. Je veux que vous me l'écriviez
dans mon album. Je la traduirai en anglais et je la ferai mettre en musique.
Le
brave colonel, qui n'avait pas compris un mot, joignit ses compliments à ceux
de sa fille. Puis il ajouta:
-
Cette palombe dont vous parlez, mademoiselle, c'est cet oiseau que nous ayons
mangé aujourd'hui à la crapaudine?
Miss
Nevil apporta son album et ne fut pas peu surprise de voir l'improvisatrice
écrire sa chanson en ménageant le papier d'une façon singulière. Au lieu d'être
en vedette, les vers se suivaient sur la même ligne, tant que la largeur de la
feuille le permettait, en sorte qu'ils ne convenaient plus à la définition
connue des compositions poétiques: « De petites lignes, d'inégale longueur,
avec une marge de chaque côté. » Il y avait bien encore quelques observations à
faire sur l'orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus
d'une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanité fraternelle d'Orso
était au supplice.
L'heure
de dormir étant arrivée, les deux jeunes filles se retirèrent dans leur
chambre. Là, tandis que miss Lydia détachait collier, boucles, bracelets, elle
observa sa compagne qui retirait de sa robe quelque chose de long comme un
busc, mais de forme bien différente pourtant. Colomba mit cela avec soin et
presque furtivement sous son mezzaro déposé sur une table; puis elle
s'agenouilla et fit dévotement sa prière. Deux minutes après, elle était dans
son lit. Très curieuse de son naturel et lente comme une Anglaise à se
déshabiller, miss Lydia s'approcha de la table et, feignant de chercher une
épingle, souleva le mezzaro et aperçut un stylet assez long, curieusement monté
en nacre et en argent; le travail en était remarquable, et c'était une arme
ancienne et de grand prix pour un amateur.
-
Est-ce l'usage ici, dit miss Nevil en souriant, que les demoiselles portent ce
petit instrument dans leur corset?
-
Il le faut bien, répondit Colomba en soupirant. Il y a tant de méchantes gens!
-
Et auriez-vous vraiment le courage d'en donner un coup comme cela?
Et
miss Nevil, le stylet à la main, faisait le geste de frapper, comme on frappe
au théâtre, de haut en bas.
-
Oui, si cela était nécessaire, dit Colomba de sa voix douce et musicale, pour
me défendre ou défendre mes amis... Mais ce n'est pas comme cela qu'il faut le
tenir; vous pourriez vous blesser, si la personne que vous voulez frapper se
retirait. Et se levant sur son séant: Tenez, c'est ainsi, en remontant le coup.
Comme cela il est mortel, dit-on. Heureux les gens qui n'ont pas besoin de
telles armes!
Elle
soupira, abandonna sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux. On n'aurait pu
voir une tête plus belle, plus noble, plus virginale. Phidias, pour sculpter sa
Minerve, n'aurait pas désiré un autre modèle.
CHAPITRE
VI.
C'est
pour me conformer au précepte d'Horace que je me suis lancé d'abord in
medias res. Maintenant que tout dort, et la belle Colomba, et le colonel et
sa fille, je saisirai ce moment pour instruire mon lecteur de certaines
particularités qu'il ne doit pas ignorer, s'il veut pénétrer davantage dans
cette véridique histoire. Il sait déjà que le colonel della Rebbia, père
d'Orso, est mort assassiné; or on n'est pas assassiné en Corse, comme on l'est
en France, par le premier échappé des galères qui ne trouve pas de meilleur
moyen pour vous voler votre argenterie: on est assassiné par ses ennemis; mais
le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le
dire. Bien des familles se haïssent par vieille habitude, et la tradition de la
cause originelle de leur haine s'est perdue complètement.
La
famille à laquelle appartenait le colonel della Rebbia haïssait plusieurs
autres familles, mais singulièrement celle des Barricini; quelques-uns disaient
que, dans le XVIe siècle, un della Rebbia avait séduit une Barricini, et avait
été poignardé ensuite par un parent de la demoiselle outragée. À la vérité,
d'autres racontaient l'affaire différemment, prétendant que c'était une della
Rebbia qui avait été séduite, et un Barricini poignardé. Tant il y a que, pour
me servir d'une expression consacrée, il y avait du sang entre les deux
maisons. Toutefois, contre l'usage, ce meurtre n'en avait pas produit d'autres;
c'est que les della Rebbia et les Barricini avaient été également persécutés
par le gouvernement génois, et les jeunes gens s'étant expatriés, les deux
familles furent privées, pendant plusieurs générations, de leurs représentants
énergiques. À la fin du siècle dernier, un della Rebbia, officier au service de
Naples, se trouvant dans un tripot, eut une querelle avec des militaires qui,
entre autres injures, l'appelèrent chevrier corse; il mit l'épée à la main;
mais, seul contre trois, il eût mal passé son temps, si un étranger, qui jouait
dans le même lieu, ne se fût écrié: « Je suis Corse aussi! » et n'eût pris sa
défense. Cet, étranger était un Barricini, qui d'ailleurs ne connaissait pas
son compatriote. Lorsqu'on s'expliqua, de part et d'autre ce furent de grandes
politesses et des serments d'amitié éternelle; car, sur le continent, les
Corses se lient facilement; c'est tout le contraire dans leur île. On le vit
bien dans cette circonstance: della Rebbia et Barricini furent amis intimes tant
qu'ils demeurèrent en Italie; mais de retour en Corse, il ne se virent plus que
rarement, bien qu'habitant tous les deux le même village, et quand ils
moururent, on disait qu'il y avait bien cinq ou six ans qu'ils ne s'étaient
parlé. Leurs fils vécurent de même en étiquette, comme on dit dans
l'île. L'un Ghilfuccio, le père d'Orso, fut militaire; l'autre, Giudice
Barricini, fut avocat. Devenus l'un et l'autre chefs de famille, et séparés par
leur profession, ils n'eurent presque aucune occasion de se voir ou d'entendre
parler l'un de l'autre.
Cependant,
un jour, vers 1809, Giudice lisant à Bastia dans un journal, que le capitaine
Ghilfuccio venait d'être décoré, dit, devant témoins, qu'il n'en était pas
surpris, attendu que le général *** protégeait sa famille. Ce mot fut rapporté
à Ghilfuccio à Vienne, lequel dit à un compatriote qu'à son retour en Corse il
trouverait Giudice bien riche, parce qu'il tirait plus d'argent de ses causes
perdues que de celles qu'il gagnait. On n'a jamais su s'il insinuait par là que
l'avocat trahissait ses clients, ou s'il se bornait à émettre cette vérité
triviale, qu'une mauvaise affaire rapporte plus à un homme de loi qu'une bonne
cause. Quoi qu'il en soit, l'avocat Barricini eut connaissance de l'épigramme
et ne l'oublia pas. En 1812, il demandait à être nommé maire de sa commune et
avait tout espoir de le devenir, lorsque le général *** écrivit au préfet pour
lui recommander un parent de la femme de Ghilfuccio. Le préfet s'empressa de se
conformer aux désirs du général, et Barricini ne douta point qu'il ne dût sa
déconvenue aux intrigues de Ghilfuccio. Après la chute de l'empereur, en 1814,
le protégé du général fut dénoncé comme bonapartiste, et remplacé par
Barricini. À son tour, ce dernier fut destitué dans les Cent Jours; mais, après
cette tempête, il reprit en grande pompe possession du cachet de la mairie et
des registres de l'état civil.
De
ce moment son étoile devint plus brillante que jamais. Le colonel della Rebbia,
mis en demi-solde et retiré à Pietranera, eut à soutenir contre lui une guerre
sourde de chicanes sans cesse renouvelées: tantôt il était assigné en
réparation de dommages commis par son cheval dans les clôtures de M. le maire;
tantôt celui-ci, sous prétexte de restaurer le pavé de l'église, faisait enlever
une dalle brisée qui portait les armes des della Rebbia, et qui couvrait le
tombeau d'un membre de cette famille. Si les chèvres mangeaient les jeunes
plants du colonel, les propriétaires de ces animaux trouvaient protection
auprès du maire; successivement, l'épicier qui tenait le bureau de poste de
Pietranera, et le garde champêtre, vieux soldat mutilé, tous les deux clients
des della Rebbia, furent destitués et remplacés par des créatures des
Barricini.
La
femme du colonel mourut exprimant le désir d'être enterrée au milieu d'un petit
bois où elle aimait à se promener; aussitôt le maire déclara qu'elle serait
inhumée dans le cimetière de la commune, attendu qu'il n'avait pas reçu
d'autorisation pour permettre une sépulture isolée. Le colonel furieux déclara
qu'en attendant cette autorisation, sa femme serait enterrée au lieu qu'elle
avait choisi, et il y fit creuser une fosse. De son côté, le maire en fit faire
une dans le cimetière, et manda la gendarmerie, afin, disait-il, que force
restât à la loi. Le jour de l'enterrement, les deux partis se trouvèrent en
présence, et l'on put craindre un moment qu'un combat ne s'engageât pour la
possession des restes de madame della Rebbia. Une quarantaine de paysans bien
armés, amenés par les parents de la défunte, obligèrent le curé, en sortant de
l'église, à prendre le chemin du bois; d'autre part, le maire avec ses deux
fils, ses clients et les gendarmes, se présenta pour faire opposition.
Lorsqu'il parut et somma le convoi de rétrograder, il fut accueilli par des
huées et des menaces; l'avantage du nombre était pour ses adversaires, et ils
semblaient déterminés. À sa vue plusieurs fusils furent armés; on dit même
qu'un berger le coucha en joue; mais le colonel releva le fusil en disant: «
Que personne ne tire sans mon ordre! » Le maire « craignait les coups
naturellement », comme Panurge, et, refusant la bataille, il se retira avec son
escorte: alors la procession funèbre se mit en marche, en ayant soin de prendre
le plus long, afin de passer devant la mairie. En défilant, un idiot, qui
s'était joint au cortège, s'avisa de crier vive l'Empereur! Deux ou trois voix
lui répondirent, et les rebbianistes, s'animant de plus en plus, proposèrent de
tuer un boeuf du maire, qui, d'aventure, leur barrait le chemin. Heureusement
le colonel empêcha cette violence.
On
pense bien qu'un procès-verbal fut dressé, et que le maire fit au préfet un
rapport de son style le plus sublime, dans lequel il peignait les lois divines
et humaines foulées aux pieds, - la majesté de lui, maire, celle du curé,
méconnues et insultées, - le colonel della Rebbia se mettant à la tête d'un
complot buonapartiste pour changer l'ordre de successibilité au trône, et
exciter les citoyens à s'armer les uns contre les autres, crimes prévus par les
articles 86 et 91 du Code pénal.
L'exagération
de cette plainte nuisit à son effet. Le colonel écrivit au préfet, au procureur
du roi: un parent de sa femme était allié à un des députés de l'île, un autre
cousin du président de la cour royale. Grâce à ces protections, le complot
s'évanouit, madame della Rebbia resta dans le bois, et l'idiot seul fut
condamné à quinze jours de prison.
L'avocat
Barricini, mal satisfait du résultat de cette affaire, tourna ses batteries
d'un autre côté. Il exhuma un vieux titre, d'après lequel il entreprit de
contester au colonel la propriété d'un certain cours d'eau qui faisait tourner
un moulin. Un procès s'engagea qui dura longtemps. Au bout d'une année, la cour
allait rendre son arrêt, et suivant toute apparence en faveur du colonel,
lorsque M. Barricini déposa entre les mains du procureur du roi une lettre
signée par un certain Agostini, bandit célèbre, qui le menaçait, lui maire,
d'incendie et de mort s'il ne se désistait de ses prétentions. On sait qu'en
Corse la protection des bandits est très recherchée, et que pour obliger leurs
amis ils interviennent fréquemment dans les querelles particulières. Le maire
tirait parti de cette lettre, lorsqu'un nouvel incident vint compliquer
l'affaire. Le bandit Agostini écrivit au procureur du roi pour se plaindre
qu'on eût contrefait son écriture, et jeté des doutes sur son caractère, en le
faisant passer pour un homme qui trafiquait de son influence: « Si je découvre
le faussaire, disait-il en terminant sa lettre, je le punirai exemplairement. »
Il
était clair qu'Agostini n'avait point écrit la lettre menaçante au maire; les
della Rebbia en accusaient les Barricini et vice versa. De part et
d'autre on éclatait en menaces, et la justice ne savait de quel côté trouver
les coupables.
Sur
ces entrefaites, le colonel Ghilfuccio fut assassiné. Voici les faits tels
qu'ils furent établis en justice: Le 2 août 18.., le jour tombant déjà, la
femme Madeleine Pietri, qui portait du grain à Pietranera, entendit deux coups
de feu très rapprochés, tirés, comme il lui semblait, dans un chemin creux
menant au village, à environ cent cinquante pas de l'endroit où elle se
trouvait. Presque aussitôt elle vit un homme qui courait en se baissant, dans
un sentier des vignes, et se dirigeait vers le village. Cet homme s'arrêta un
instant et se retourna; mais la distance empêcha la femme Pietri de distinguer
ses traits, et d'ailleurs il avait à la bouche une feuille de vigne qui lui
cachait presque tout le visage. Il fit de la main un signe à un camarade que le
témoin ne vit pas, puis disparut dans les vignes.
La
femme Pietri, ayant laissé son fardeau, monta le sentier en courant, et trouva
le colonel della Rebbia baigné dans son sang, percé de deux coups de feu, mais
respirant encore. Près de lui était son fusil chargé et armé, comme s'il
s'était mis en défense contre une personne qui l'attaquait en face au moment où
une autre le frappait par derrière. Il râlait et se débattait contre la mort,
mais ne pouvait prononcer une parole, ce que les médecins expliquèrent par la
nature de ses blessures qui avaient traversé le poumon. Le sang l'étouffait; il
coulait lentement et comme une mousse rouge. En vain la femme Pietri le souleva
et lui adressa quelques questions. Elle voyait bien qu'il voulait parler, mais il
ne pouvait se faire comprendre. Ayant remarqué qu'il essayait de porter la main
à sa poche, elle s'empressa d'on retirer un petit portefeuille qu'elle lui
présenta ouvert. Le blessé prit le crayon du portefeuille et chercha à écrire.
De fait le témoin le vit former avec peine plusieurs caractères; mais, ne
sachant pas lire, elle ne put en comprendre le sens. Épuisé par cet effort, le
colonel laissa le portefeuille dans la main de la femme Pietri, qu'il serra
avec force en la regardant d'un air singulier, comme s'il voulait lui dire, ce
sont les paroles du témoin: « C'est important, c'est le nom de mon assassin! »
La
femme Pietri montait au village lorsqu'elle rencontra M. le maire Barricini
avec son fils Vincentello. Alors il était presque nuit. Elle conta ce qu'elle
avait vu. M. le maire prit le portefeuille, et courut à la mairie ceindre son
écharpe et appeler son secrétaire et la gendarmerie. Restée seule avec le jeune
Vincentello, Madeleine Pietri lui proposa d'aller porter secours au colonel,
dans le cas où il serait encore vivant; mais Vincentello répondit que, s'il
approchait d'un homme qui avait été l'ennemi acharné de sa famille, on ne
manquerait pas de l'accuser de l'avoir tué. Peu après le maire arriva, trouva
le colonel mort, fit enlever le cadavre, et dressa procès-verbal.
Malgré
son trouble, naturel dans cette occasion, M. Barricini s'était empressé de
mettre sous les scellés le portefeuille du colonel, et de faire toutes les
recherches en son pouvoir; mais aucune n'amena de découverte importante.
Lorsque vint le juge d'instruction, on ouvrit le portefeuille, et sur une page
souillée de sang on vit quelques lettres tracées par une main défaillante, bien
lisibles pourtant. Il y avait écrit: Agosti..., et le juge ne douta pas
que le colonel n'eût voulu désigner Agostini comme son assassin. Cependant
Colomba della Rebbia, appelée par le juge, demanda à examiner le portefeuille.
Après l'avoir longtemps feuilleté. elle étendit la main vers le maire et écria:
« Voilà l'assassin! » Alors. avec une précision et une clarté surprenantes dans
le transport de douleur où elle était plongée, elle raconta que son père, ayant
reçu peu de jours auparavant une lettre de son fils, l'avait brûlée, mais
qu'avant de le faire, il avait écrit au crayon, sur son portefeuille. l'adresse
d'Orso, qui venait de changer de garnison. Or cette adresse ne se trouvait plus
dans le portefeuille, et Colomba concluait que le maire avait arraché le
feuillet où elle était écrite, qui aurait été celui-là même sur lequel son père
avait tracé le nom du meurtrier; et à ce nom, le maire, au dire de Colomba,
aurait substitué celui d'Agostini. Le juge vit en effet qu'un feuillet manquait
an cahier de papier sur lequel le nom était écrit; mais bientôt il remarqua que
des feuillets manquaient également dans les autres cahiers du même
portefeuille, et des témoins déclarèrent que le colonel avait l'habitude de
déchirer ainsi des pages de son portefeuille lorsqu'il voulait allumer un
cigare; rien de plus probable donc qu'il eût brûlé par mégarde l'adresse qu'il
avait copiée. En outre, on constata que le maire, après avoir reçu le
portefeuille de la femme Pietri, n'aurait pu lire à cause de l'obscurité; il
fut prouvé qu'il ne s'était pas arrêté un instant avant d'entrer à la mairie,
que le brigadier de gendarmerie l'y avait accompagné, avait vu allumer une
lampe, mettre le portefeuille dans une enveloppe et le cacheter sous ses yeux.
Lorsque
le brigadier eut terminé sa déposition, Colomba, hors d'elle-même, se jeta à
ses genoux et le supplia, par tout ce qu'il avait de plus sacré, de déclarer
s'il n'avait pas laissé le maire seul un instant. Le brigadier, après quelque
hésitation, visiblement ému par l'exaltation de la jeune fille, avoua qu'il
était allé chercher dans une pièce voisine une feuille de grand papier, mais
qu'il n'était pas resté une minute, et que le maire lui avait toujours parlé
tandis qu'il cherchait à tâtons ce papier dans un tiroir. Au reste, il
attestait qu'à son retour le portefeuille sanglant était à la même place, sur
la table où le maire l'avait jeté en entrant.
M.
Barricini déposa avec le plus grand calme. Il excusait, disait-il,
l'emportement de mademoiselle della Rebbia, et voulait bien condescendre à se
justifier. Il prouva qu'il était resté toute la soirée au village; que son fils
Vincentello était avec lui devant la mairie au moment du crime; enfin que son
fils Orlanduccio, pris de la fièvre ce jour-là même, n'avait pas bougé de son
lit. Il produisit tous les fusils de sa maison, dont aucun n'avait fait feu
récemment. Il ajouta qu'à l'égard du portefeuille il en avait tout de suite
compris l'importance; qu'il l'avait mis sous le scellé et l'avait déposé entre
les mains de son adjoint, prévoyant qu'en raison de son inimitié avec le
colonel il pourrait être soupçonné. Enfin il rappela qu'Agostini avait menacé
de mort celui qui avait écrit une lettre en son nom, et insinua que ce
misérable, ayant probablement soupçonné le colonel, l'avait assassiné. Dans les
moeurs des bandits, une pareille vengeance pour un motif analogue n'est pas
sans exemple.
Cinq
jours après la mort du colonel della Rebbia, Agostini, surpris par un
détachement de voltigeurs, fut tué, se battant en désespéré. On trouva sur lui
une lettre de Colomba qui l'adjurait de déclarer s'il était ou non coupable du
meurtre qu'on lui imputait. Le bandit n'ayant point fait de réponse, on en
conclut assez généralement qu'il n'avait pas eu le courage de dire à une fille
qu'il avait tué son père. Toutefois, les personnes qui prétendaient connaître
bien le caractère d'Agostini, disaient tout bas que, s'il eût tué le colonel,
il s'en serait vanté. Un autre bandit, connu sous le nom de Brandolaccio, remit
à Colomba une déclaration dans laquelle il attestait sur l'honneur l'innocence
de son camarade; mais la seule preuve qu'il alléguait, c'était qu'Agostini ne
lui avait jamais dit qu'il soupçonnât le colonel.
Conclusion,
les Barricini ne furent pas inquiétés; le juge d'instruction combla le maire
d'éloges et celui-ci couronna sa belle conduite en se désistant de toutes ses
prétentions sur le ruisseau pour lequel il était en procès avec le colonel
della Rebbia.
Colomba
improvisa, suivant l'usage du pays, une ballata devant le cadavre de son
père, en présence de ses amis assemblés. Elle y exhala toute sa haine contre
les Barricini et les accusa formellement de l'assassinat, les menaçant aussi de
la vengeance de son frère. C'était cette ballata, devenue très
populaire, que le matelot chantait devant miss Lydia. En apprenant la mort de
son père, Orso, alors dans le nord de la France, demanda un congé, mais ne put
l'obtenir. D'abord, sur une lettre de sa soeur, il avait cru les Barricini
coupables, mais bientôt il reçut copie de toutes les pièces de l'instruction,
et une lettre particulière du juge lui donna à peu près la conviction que le
bandit Agostini était le seul coupable. Une fois tous les trois mois Colomba
lui écrivait pour lui répéter ses soupçons, qu'elle appelait des preuves.
Malgré lui, ces accusations faisaient bouillonner son sang corse, et parfois il
n'était pas éloigné de partager les préjugés de sa soeur. Cependant, toutes les
fois qu'il lui écrivait, il lui répétait que ses allégations n'avaient aucun
fondement solide et ne méritaient aucune créance. Il lui défendait même, mais
toujours en vain, de lui en parler davantage. Deux années se passèrent de la
sorte, au bout desquelles il fut mis en demi-solde, et alors il pensa à revoir
son pays, non point pour se venger sur des gens qu'il croyait innocents, mais
pour marier sa soeur et vendre ses petites propriétés, si elles avaient assez
de valeur pour lui permettre de vivre sur le continent.
CHAPITRE
VII.
Soit
que l'arrivée de sa soeur eût rappelé à Orso avec plus de force le souvenir du
toit paternel, soit qu'il souffrît un peu devant ses amis civilisés du costume
et des manières sauvages de Colomba, il annonça dès le lendemain le projet de
quitter Ajaccio et de retourner à Pietranera. Mais cependant il fit promettre
au colonel de venir prendre un gîte dans son humble manoir, lorsqu'il se
rendrait à Bastia, et en revanche il s'engagea à lui faire tirer daims,
faisans, sangliers et le reste.
La
veille de son départ, au lieu d'aller à la chasse, Orso proposa une promenade
au bord du golfe. Donnant le bras à miss Lydia, il pouvait causer en toute
liberté, car Colomba était restée à la ville pour faire ses emplettes, et le
colonel les quittait à chaque instant pour tirer des goélands et des fous, à la
grande surprise des passants qui ne comprenaient pas qu'on perdît sa poudre
pour un pareil gibier.
Ils
suivaient le chemin qui mène à la chapelle des Grecs, d'où l'on a la plus belle
vue de la baie; mais ils n'y faisaient aucune attention.
-
Miss Lydia... dit Orso après un silence assez long pour être devenu
embarrassant; franchement, que pensez-vous de ma soeur?
-
Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en
souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.
-
Trop civilisé!... Eh bien! malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que
j'ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m'agitent, me
tourmentent, ... et j'avais besoin de causer un peu avec vous avant de
m'enfoncer dans mon désert.
-
Il faut avoir du courage, monsieur; voyez la résignation de votre soeur, elle
vous donne l'exemple.
-
Ah! détrompez-vous. Ne croyez pas à sa résignation. Elle ne m'a pas dit un seul
mot encore, mais dans chacun de ses regards j'ai lu ce qu'elle attend de moi.
-
Que veut-elle de vous enfin?
-
Oh! rien... seulement que j'essaye si le fusil de monsieur votre père est aussi
bon pour l'homme que pour la perdrix.
-
Quelle idée ! Et vous pouvez supposer cela! quand vous venez d'avouer qu'elle
ne vous a encore rien dit. Mais c'est affreux de votre part.
-
Si elle ne pensait pas à la vengeance, elle m'aurait tout d'abord parlé de
notre père; elle n'en a rien fait. Elle aurait prononcé le nom de ceux qu'elle
regarde... à tort, je le sais, comme ses meurtriers. Eh bien! non, pas un mot.
C'est que, voyez-vous, nous autres Corses, nous sommes une race rusée. Ma soeur
comprend qu'elle ne me tient pas complètement en sa puissance, et ne veut pas
m'effrayer, lorsque je puis m'échapper encore. Une fois qu'elle m'aura conduit
au bord du précipice, lorsque la tête me tournera, elle me poussera dans
l'abîme.
Alors
Orso donna à miss Nevil quelques détails sur la mort de son père, et rapporta
les principales preuves qui se réunissaient pour lui faire regarder Agostini
comme le meurtrier.
-
Rien, ajouta-t-il, n'a pu convaincre Colomba. Je l'ai vu par sa dernière
lettre. Elle a juré la mort des Barricini; et... miss Nevil, voyez quelle
confiance j'ai en vous... peut-être ne seraient-ils plus de ce monde, si, par
un de ces préjugés qu'excuse son éducation sauvage, elle ne se persuadait que
l'exécution de la vengeance m'appartient en ma qualité de chef de famille, et
que mon honneur y est engagé.
-
En vérité, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil, vous calomniez votre soeur.
-
Non, vous l'avez dit vous-même, ... elle est Corse, ... elle pense ce qu'ils
pensent tous. Savez-vous pourquoi j'étais si triste hier?
-
Non, mais depuis quelque temps vous êtes sujet à ces accès d'humeur noire...
Vous étiez plus aimable aux premiers jours de notre connaissance.
-
Hier, au contraire, j'étais plus gai, plus heureux qu'à l'ordinaire. Je vous
avais vue si bonne, si indulgente pour ma soeur! ... Nous revenions, le colonel
et moi, en bateau. Savez-vous ce que me dit un des bateliers dans son infernal
patois: « Vous avez tué bien du gibier, Ors' Anton', mais vous trouverez
Orlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous. »
-
Eh bien! quoi de si terrible dans ces paroles? Avez-vous donc tant de
prétentions à être un adroit chasseur?
-
Mais vous ne voyez pas que ce misérable disait que je n'aurais pas le courage
de tuer Orlanduccio?
-
Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il paraît que l'air
de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu'il rend fou.
Heureusement que nous allons bientôt la quitter.
-
Pas avant d'avoir été à Pietranera. Vous l'avez promis à ma soeur.
-
Et si nous manquons à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à
quelque vengeance?
-
Vous rappelez-vous ce que nous contait l'autre jour monsieur votre père de ces
Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de
faim s'ils ne font droit à leurs requêtes?
-
C'est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim? J'en doute. Vous
resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle Colomba vous apporterait un
bruccio (1) si appétissant que vous renonceriez à votre projet. -- (1)
Espèce de fromage à la crème cuit. C'est un mets national en Corse.
-
Vous êtes cruelle dans vos railleries, miss Nevil; vous devriez me ménager.
Voyez, je suis seul ici. je n'avais que vous pour m'empêcher de devenir fou,
comme vous dites; vous étiez mon ange gardien, et maintenant...
-
Maintenant, dit miss Lydia d'un ton sérieux, vous avez, pour soutenir cette
raison si facile à ébranler, votre honneur d'homme et de militaire et...,
poursuit-elle en se détournant pour cueillir une fleur, si cela peut quelque
chose pour vous, le souvenir de votre ange gardien.
-
Ah! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez réellement quelque
intérêt...
-
Écoutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu émue, puisque vous êtes
un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque j'étais petite fille, mère me
donna un beau collier que je désirais ardemment; mais elle me dit: « Chaque
fois que tu mettras ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le
français. » Le collier perdit à mes yeux un peu de son mérite. Il était devenu
pour moi comme un remords; mais je le portai, et je sus le français. Voyez-vous
cette bague? c'est un scarabée égyptien trouvé, s'il vous plaît, dans une pyramide.
Cette figure bizarre, que vous prenez peut-être pour une bouteille, cela veut
dire la vie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraient
l'hiéroglyphe très bien approprié. Celui-ci, qui vient après, c'est un bouclier
avec un bras tenant une lance: cela veut dire combat, bataille. Donc la
réunion des deux caractères forme cette devise, que je trouve assez belle: La
vie est un combat. Ne vous avisez pas de croire que je traduis les
hiéroglyphes couramment c'est un savant en us qui m'a expliqué ceux-là.
Tenez, je vous donne mon scarabée. Quand vous aurez quelque mauvaise pensée
corse, regardez mon talisman et dites-vous qu'il faut sortir vainqueur de la
bataille que nous livrent les mauvaises passions. - Mais, en vérité, je ne prêche
pas mal.
-
Je penserai à vous, miss Nevil, et je me dirai...
-
Dites-vous ne vous avez une amie qui serait désolée... de... vous savoir pendu.
Cela ferait d'ailleurs trop de peine à messieurs les caporaux vos ancêtres.
À
ces mots, elle quitta en riant le bras d'Orso, et, courant vers son père:
-
Papa, dit-elle, laissez là ces pauvres oiseaux, et venez avec nous faire de la
poésie dans la grotte de Napoléon.
CHAPITRE
VIII.
Il
y a toujours quelque chose de solennel dans un départ, même quand on se quitte
pour peu de temps. Orso devait partir avec sa soeur de très bon matin, et la
veille au soir il avait pris congé dé miss Lydia, car il n'espérait pas qu'en
sa faveur elle fît exception à ses habitudes de paresse. Leurs adieux avaient
été froids et graves. Depuis leur conversation au bord de la mer, miss Lydia
craignait d'avoir montré à Orso un intérêt peut-être trop vif, et Orso, de son
côté, avait sur le coeur ses railleries et surtout son ton de légèreté. Un
moment il avait cru démêler dans les manières de la jeune Anglaise un sentiment
d'affection naissante; maintenant, déconcerté par ses plaisanteries, il se
disait qu'il n'était à ses yeux qu'une simple connaissance, qui bientôt serait
oubliée. Grande fut donc sa surprise lorsque le matin, assis à prendre du café
avec le colonel, il vit entrer miss Lydia suivie de sa soeur. Elle s'était
levée à cinq heures, et, pour une Anglaise, pour miss Nevil surtout, l'effort
était assez grand pour qu'il en tirât quelque vanité.
-
Je suis désolé que vous vous soyez dérangée si matin, dit Orso. C'est ma soeur
sans doute qui vous aura réveillée malgré mes recommandations, et vous devez
bien nous maudire. Vous me souhaitez déjà pendu peut-être?
-
Non, dit miss Lydia fort bas et en italien, évidemment pour que son père ne
l'entendit pas. Mais vous m'avez boudée hier pour mes innocentes plaisanteries,
et je ne voulais pas vous laisser emporter un souvenir mauvais de votre
servante. Quelles terribles gens vous êtes, vous autres Corses! Adieu donc; à
bientôt, j'espère.
Et
elle lui tendit la main.
Orso
ne trouva qu'un soupir pour réponse. Colomba s'approcha de lui, le mena dans
l'embrasure d'une fenêtre, et, en lui montrant quelque chose qu'elle tenait
sous son mezzaro, lui parla un moment à voix basse.
-
Ma soeur, dit Orso à miss Nevil, veut vous faire un singulier cadeau,
mademoiselle; mais nous autres Corses, nous n'avons pas grand'chose à
donner..., excepté notre affection..., que le temps n'efface pas. Ma soeur me
dit que vous avez regardé avec curiosité ce stylet. C'est une antiquité dans la
famille. Probablement il pendait autrefois à la ceinture d'un de ces caporaux à
qui je dois le bonheur de votre connaissance. Colomba le croit si précieux
qu'elle m'a demandé ma permission pour vous le donner, et moi je ne sais trop
si je dois l'accorder, car j'ai peur que vous ne vous moquiez de nous.
-
Ce stylet est charmant, dit miss Lydia; mais c'est une arme de famille; je ne
puis l'accepter.
-
Ce n'est pas le stylet de mon père, s'écria vivement Colomba. Il a été donné à
un des grands-parents de ma mère par le roi Théodore. Si mademoiselle
l'accepte, elle nous fera bien plaisir.
-
Voyez, miss Lydia, dit Orso, ne dédaignez pas le stylet d'un roi.
Pour
un amateur, les reliques du roi Théodore sont infiniment plus précieuses que
celles du plus puissant monarque. La tentation était forte, et miss Lydia
voyait déjà l'effet que produirait cette arme posée sur une table en laque dans
son appartement de Saint-James's-Place.
-
Mais, dit-elle en prenant le stylet avec l'hésitation de quelqu'un qui veut
accepter, et adressant le plus aimable de ses sourires à Colomba, chère
mademoiselle Colomba... je ne puis... je n'oserais vous laisser partir ainsi
désarmée.
-
Mon frère est avec moi, dit Colomba d'un ton fier, et nous avons le bon fusil
que votre père nous a donné. Orso, vous l'avez chargé à balle?
Miss
Nevil garda le stylet, et Colomba, pour conjurer le danger qu'on court à donner
des armes coupantes ou perçantes à ses amis, exigea un sou en payement.
Il fallut partir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss Nevil; Colomba l'embrassa, puis après vint offrir ses lèvres de rose au colonel, tout émerveillé de la politesse corse. De la fenêtre du salon, miss Lydia vit le frère et la soeur monter à cheval. Les yeux de Colomba brillaient d'une joie maligne qu'elle n'y avait point encore remarquée. Cette grande et forte femme, fanatique de ses idées d'honneur barbare, l'orgueil sur le front, les lèvres courbées par un sourire sardonique, emmenant ce jeune homme armé comme pour une expédition sinistre, lui rappela les craintes d'Orso, et elle crut voir son mauvais génie l'entraînant à sa perte. Orso, déjà à cheval, leva la tête et l'aperçut. Soit qu'il eût deviné sa pensée, soit pour lui dire un dernier adieu, il prit l'anneau égyptien, qu'il avait suspendu à un cordon, et le porta à ses lèvres. Miss Lydia q